A la mémoire de Nicole Alexandre

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« Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? »
par Françoise Verny, préface de Patrick Modiano, Grasset
(Présentation du Nouvel Obs)

L’amie retrouvée

Françoise Verny était très malade. Elle qui avait abattu des montagnes avec une puissance animale n’acceptait pas d’être désormais empêchée. Elle ne supportait plus de souffrir. Elle priait Dieu - que cette ancienne communiste avait élevé sur le tard au rang de protecteur tout-puissant et de confident exclusif - de lui donner la force d’endurer les épreuves. Une de ses dernières phrases, très belle, est digne de Port-Royal : « Je voudrais pouvoir à la fois assumer ma révolte et consentir au choix de Dieu. » Elle écrit ça avant de s’éteindre dans un petit livre arraché à son propre épuisement et commandé par son devoir.

Elle savait en effet qu’avec elle disparaîtrait à jamais le souvenir ténu de la petite Nicole Alexandre, sa camarade de 5e au lycée Jules-Ferry, gazée à Auschwitz.

Longtemps, Françoise Verny avait négligé ce souvenir. Après la guerre, la normalienne avait préféré croire aux lendemains qui chantent. Elle vénérait à la fois le petit Père des Peuples et le père de Foucauld. Elle ne cachait pas ses ambitions, sa boulimie, son besoin de régner, de gouverner. Jeune agrégée de philo, elle avait tourné le dos à l’université pour réussir dans la presse, à la télévision et dans l’édition. Et c’est ainsi que l’auteur d’un doctorat sur « l’Humanisme de Spinoza », avait adapté « la Valise en carton » de Linda de Suza, accouché des nouveaux philosophes et allaité Alexandre Jardin. Elle avait aussi bâclé quelques livres, dont « le Plus Beau Métier du monde » et « Mais si, messieurs, les femmes ont une âme ». Nulle part, il n’y avait place pour cette Nicole Alexandre avec qui, autrefois, place Clichy, elle partageait le culte de Nietzsche et célébrait « la volonté de puissance ».

Il a fallu, en 1997, que Patrick Modiano lui envoie « Dora Bruder » pour que son amie juive de 15 ans surgisse de l’effroyable oubli où elle l’avait laissée. Françoise Verny relit alors cette ultime lettre, écrite de Drancy, en post-scriptum de laquelle Nicole demande : « Serons-nous vivantes le 2 janvier 1950 ? » Avec l’aide de son fils et de Modiano, elle reconstitue le maigre dossier de son « amie assassinée », trouve son adresse parisienne, et puis le numéro 62 du convoi qui, en novembre 1943, l’a conduite à Auschwitz.

Si elle poursuit un fantôme, c’est surtout sa propre ombre que Françoise Verny, née Delthil, juive par sa mère mais de confession catholique, interroge ici. D’où vient que, pendant soixante ans, elle se soit préférée ? Contre quoi s’est-elle inconsciemment protégée ? Comment n’a-t-elle pas tenté plus tôt, en écrivant sur cette petite soeur de Dora Bruder, de la ressusciter ? Mon Dieu, dit-elle en substance, pourquoi l’ai-je abandonnée ?

Ce dialogue posthume entre une septuagénaire ayant abusé de la vie et une adolescente qui n’a pas eu le temps de vivre est bouleversant. La grammaire du remords, rehaussée par la prière, lui confère une douloureuse grandeur : « Nicole, mon enfance coupable. » Nicole, son absolution, aussi.

Jérôme Garcin

Née en 1928, Françoise Verny a été journaliste au « Nouveau Candide », éditrice chez Grasset, Flammarion, Gallimard, scénariste pour la télévision, écrivain. Elle est morte le 14 décembre 2004.

Dans ce livre, l’auteur dresse un << formidable portrait de son arrière grand-père Goldstein, rabbin à Sittard (Pays-Bas), qui fut soudain pris par l’envie de manger du porc et qui, grâce à son ami Ernest Renan, finit par trouver un poste de correcteur d’hébreu à l’Imprimerie Nationale. >> (extrait de la présentation du Monde, par Franck Nouchi).

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