Se préparer aux nouveaux défis démographiques

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Jean-Michel Severino
LE MONDE
Article paru dans l’édition du 13.03.07

LES DÉFIS démographiques de la planète ont changé. Nous vivions hier dans la peur malthusienne d’une population en augmentation exponentielle dans le tiers-monde ; or ce seront plutôt les contrastes, y compris au sein des pays en développement (PED), qui domineront les prochaines décennies.

Certains pays demeurent à l’écart du tournant démographique engagé par le reste de l’humanité, qui a vu les taux de natalité fortement diminuer. L’Afrique atteindra 1,5 à 2 milliards d’habitants en 2050, contre 750 millions aujourd’hui. Le Niger est un exemple parlant, où la fécondité de 7,7 enfants par femme fera passer la population de 12 à 56 millions au terme de la transition démographique. Sa faible croissance économique n’est pas parvenue à rattraper sa natalité galopante, si bien que le produit intérieur brut (PIB) par habitant y a chuté de 20 % ces quarante dernières années. Contrairement à une idée répandue, voire cynique, l’épidémie de sida ne stoppera pas la démographie africaine : la hausse de la mortalité accroît en effet le désir d’enfants.

De tels taux de fertilité sont insoutenables sans croissance économique. Ils nourrissent l’explosion urbaine, la dégradation de l’environnement, les déplacements de populations, l’encombrement des systèmes de santé, etc. De nombreux conflits, comme au Rwanda, en Côte d’Ivoire ou au Darfour, ont ainsi pour toile de fond des rivalités pour l’accès à la terre - et demain à l’eau. Une jeunesse nombreuse et sans emploi forme un réservoir de soldats. Quant aux famines, qui menacent toujours, elles illustrent aussi les enjeux de la natalité.

Mais l’explosion de la population n’est plus un fardeau commun à tous les PED. Nombre d’entre eux ont connu des transitions démographiques encore plus rapides que dans les pays du Nord. Pendant cette courte période, leurs économies peuvent connaître un « âge d’or » avec peu d’inactifs - jeunes ou vieux - à charge, comme en Chine et en Inde aujourd’hui.

Ces nations seront toutefois bientôt confrontées à l’inversion de leurs pyramides des âges et à un vieillissement accéléré, là encore plus rapide qu’au Nord. D’ici à 2050, le nombre des seniors passera de 0,3 à 1,6 milliard dans les PED. En Tunisie, il doublera en trente ans. Cela nécessitera une transformation profonde des structures économiques et sociales pour prévenir les pénuries de main-d’oeuvre, adapter les systèmes de santé, etc. Un pays comme la Chine, passé brutalement d’une politique nataliste à celle de l’enfant unique, doit mettre à profit sa formidable croissance économique pour se préparer au « grand retournement » : en 1993, elle comptait dix actifs pour un retraité ; elle n’en comptera plus que deux en 2040.

Comme le souligne le démographe Jean-Claude Chesnais, le monde connaîtra ces cinquante prochaines années les plus importants contrastes démographiques de son histoire. Douze pays verront leur population tripler ; cinquante et un verront chuter la leur, notamment en Europe. Cette polarisation donnera lieu à de puissants mouvements de populations fuyant le chômage, la dégradation de l’environnement mais aussi des conflits. Elle déstabilisera bien des pays du Sud, peu préparés à accueillir de tels flux. Aujourd’hui déjà, la Roumanie ou la Turquie deviennent des pays d’immigration nette. Même l’Egypte doit désormais gérer une forte immigration - notamment soudanaise. Quant aux flux vers le Nord, il est difficilement imaginable qu’ils n’augmenteront pas, nos pays entrant même en concurrence pour attirer les plus qualifiés.

La communauté internationale dispose de peu d’instruments pour influencer ces transformations. La construction d’un système commercial international plus équitable constitue sans doute l’urgence la plus forte pour accroître les opportunités économiques des candidats à l’émigration dans leurs pays d’origine. Pour sa part, l’aide publique au développement peut accompagner la croissance urbaine, en renforçant les infrastructures économiques et sociales. Les projets qu’elle finance contribuent à préserver le capital naturel des pays pauvres, et à prévenir les conflits d’accès aux ressources. Elle peut aussi, quand les politiques économiques sont bien orientées, améliorer la croissance économique pour atteindre les fameux taux à deux chiffres, indispensables pour assurer un emploi à chaque génération. Quant à la vague annoncée de vieillissement, l’aide internationale peut aider les pays les plus faibles à s’y préparer en renforçant leurs structures d’épargne, leurs systèmes d’assurance et de santé.

Les prévisions alarmistes du passé se sont souvent révélées exagérées ; il faut donc se garder de tout déterminisme. Pour autant, il serait déraisonnable pour la communauté internationale de ne pas se préparer à des défis aussi immenses que probables.

JEAN-MICHEL SEVERINO
Directeur général de l’Agence française de Développement

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L’important, c’est le registre

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