Commentaire, n° 159, automne 2017, p. 633-635

Que ce soit la faute de l’Église ou celle de la République, toujours est-il que les Français ignorent la Bible. Il est temps de rendre à Moïse, auteur de la Genèse, de l’Exode et de trois autres livres… ce qui lui appartient : l’ordre alphabétique, les jours de la semaine et une certaine idée de Dieu, au Nom imprononçable.

Au 14ème siècle avant l’ère commune, le Pharaon Amenophis IV décrète le culte d’un seul dieu, Aton. Pour proclamer sa propre allégeance à ce dieu, il se fait appeler Akhen-Aton. Il attaque ainsi de front les intérêts des prêtres, dans une société où ils sont seuls à savoir lire et écrire, après de longues études, les complexes hiéroglyphes, les gravures sacrées. L’échec est dès lors fatal et les cultes anciens sont rétablis par un successeur, issu d’un coup d’état.

L’ordre alphabétique

Or à la même époque, en Phénicie, commence à être utilisée l’écriture alphabétique, beaucoup plus facile à enseigner au peuple que les hiéroglyphes. Les partisans d’Akhenaton, dits monothéistes, entreprennent donc de diffuser un exposé de leur doctrine, rédigé en lettres phéniciennes et en hébreu biblique, la “Torah”.

Le rédacteur de cette Torah est connu sous le nom de Moïse. La forme des 22 lettres a certes changé depuis cette époque. Mais non leur ordre, grâce auquel on put faire réciter et même chanter l’alphabet, comme le font depuis les enfants de toutes les générations, en commençant par A et B, Aleph, Beit, d’où Alpha Bêta et Alphabet. Cet ordre permet au scribe de compter la valeur totale des lettres de chaque mot, et de vérifier ainsi la moindre faute d’orthographe. En toutes langues, les poètes plient leur inspiration aux règles des rythmes, des allitérations, des assonances, des rimes. Mais le rédacteur de la Bible hébraïque a de plus calculé l’emploi de chaque mot et des noms de ses personnages.

On dit que la Torah est un texte “révélé“. Cela veut dire que c’est une œuvre, non seulement inspirée, mais aussi “calculée“, dont l’exactitude a été minutieusement vérifiée. Il y a des vérités définitives, non susceptibles de progrès, qui préexistent à leur énoncé : par exemple la “Table de Pythagore” préexiste à la présentation qu’en a faite Pythagore. Eh bien, Moïse “découvrit” la Torah comme Pythagore sa Table.

Moïse accompagna de plus la « Torah écrite » d’un mode d’emploi, dite « Torah orale ». Grâce à quoi lui et ses successeurs ont pu exiger un respect “religieux” du Texte et populariser la notion de “sacré”. Préservant par delà les âges l’œuvre de Moïse, non sans tensions ni difficultés, ces conservateurs constituent, depuis environ trente-trois siècles, ce qu’il est convenu d’appeler “le peuple juif”.

La pérennité de l’ordre alphabétique a une autre vertu. Comme notre ordre alphabétique à nous, celui de l’alphabet latin de 26 lettres, présente encore de grandes analogies avec celui de l’alphabet hébreu, de 22 lettres, que Moïse a normalisé, il est facile d’en faire une « translittération ». L’alphabet hébreu contient les séquences ABGD, KLMN et QRST, ce qui permet d’utiliser ces douze lettres pour transcrire les douze lettres hébraïques correspondantes. Il est de plus habituel de noter YHWH le « Tétragramme », le Nom ineffable de Dieu, cela fait quinze lettres translittérées sur vingt-deux. Au prix de quelques conventions, comme de rendre la seizième lettre, le Ayin, initiale et possible hiéroglyphe du mot Ayin qui signifie « œil » par Œ, initiale et possible hiéroglyphe du mot œil, nous pouvons translittérer tout l’alphabet. L’alphabet hébreu est composé de 22 lettres, ainsi translittérées : A B G D H W Ç E t Y K puis L M N X Œ F Z Q R S T.

La semaine de sept jours

« Au commencement », en hébreu Beréshit, s‘écrit, avec ces conventions, BRASYT. « Au commencement Dieu créa les Cieux et la Terre ». Dieu, dans ce premier verset, c’est Elohim, ALHYM. Ensuite il y a la Création du Monde, en six jours, suivi d’un « jour de repos », le Shabbat, SBT. L’Homme n’est pas terminé tant qu’il n’est pas doté de la capacité de se repérer dans le temps. C’est l’institution de la semaine de sept jours qui le rend capable « d’écrire l’histoire ». Quand la tradition juive date la Création du Monde de l’an 3760 avant l’Ère commune, elle parle du monde historique, celui du monde de l’Écriture. Ce qui se passe avant, c’est la Pré-histoire, pendant laquelle l’Homme n’a pas fini d’être créé.

Le septième jour permet le repérage des six autres jours : trois avant le Shabbat, trois après. La Bible fait ainsi de la semaine le pilier de l’organisation du temps quotidien. La Chrétienté a certes choisi le Dimanche, lendemain du Shabbat, Premier et Huitième jour, pour rassembler les fidèles autour de la Résurrection du Christ ; l’Islam a fait du Vendredi, veille de Shabbat, jour de la Création de l’Homme, le jour de la Grande prière. Toujours est-il que la semaine est aujourd’hui devenue “universelle“, ce qui se dit en grec “catholique”.

Moïse n’est donc pas seulement l’inventeur génial de l’ordre alphabétique, il est aussi celui de la semaine de sept jours. En ordonnant de respecter le repos du septième jour, Moïse chargeait le peuple juif d’une sorte de service public universel, celui de la nomination des jours, qui, sans l’invention de la semaine, seraient restés, comme pour les animaux, indifférenciés.

Après la Sortie d’Égypte, dans le désert, la manne marque le rythme hebdomadaire. Elle s’arrête de tomber un jour sur sept, et il faut prendre double ration le sixième jour. Il y a là une métaphore de la grossesse. Nourri dans le ventre de sa mère, le fœtus perçoit l’intensité des activités maternelles, il sait distinguer l’agitation des préparatifs du Vendredi du calme apaisant du Samedi. Mais une fois le cordon ombilical coupé, il perd ces repères et met plusieurs années à les retrouver.

Quand donc a été célébré le premier Shabbat ? La réponse est en Josué, 10, 12, quand Josué demande à l’Éternel une prolongation du jour : « Soleil, arrête-toi sur Gabaone, et toi, Lune, sur la vallée d’Ayalone ! ». Le verset 14 en donne une preuve décisive : « Il n’y a pas eu de journée pareille, ni avant ni depuis, où YHWH ait obéi à la voix d’un homme », c’est-à-dire où une convention humaine eut valeur astronomique définitive. On ne peut pas initialiser deux fois le même cycle !

Cet épisode marque le démarrage du cycle hebdomadaire, la fixation définitive du Shabbat unifié. Les Hébreux respectant le Shabbat rencontrent en Canaan des peuples chômant le dimanche. Du coup Josué prolonge le Shabbat une journée entière, pour que tout le monde reparte du même pied. Toutes proportions gardées, Grégoire XIII prit une décision analogue en supprimant, en 1582, les dix jours allant du 4 au 15 octobre. Personne n’a jamais modifié le rythme inauguré par Josué. Nous comptons les années depuis Jésus-Christ et les semaines depuis Josué.

Le Nom imprononçable

Pour “dieu”, nom commun, Moïse choisit AL, qui se prononce El, et d’où vient le Nom de “Allah”, Clément et Miséricordieux. Mais il décida aussi de former, en plus de AL, dieu, et du pluriel ALHYM, Elohim, un Nom du Dieu Unique de quatre lettres, dont trois différentes. Ce fut le “Tétragramme”, YHWH, béni soit le Nom. Et Moïse énonça : Dieu est Unique, Son Nom est imprononçable.

Elohim est la puissance universelle qui présidait à la Création du monde, monde dont vous avez pris connaissance quand vous avez accédé à la conscience. Cette puissance est faite de forces naturelles - cosmiques, minérales, biologiques - mais aussi de la conjugaison de tous les humains qui vous ont précédé et qui ont fait du monde ce qu’il est, qui ont aussi créé les langues, dont votre langue maternelle, parlée et écrite, celle dans laquelle vous comprenez l’espace, le temps et vos parentés, c’est-à-dire la géographie et l’histoire, tant générales que familiales. YHWH, c’est la même chose, plus vous. En parlant, en agissant, en procréant, vous vous associez à la Création du monde. Elohim est le Dieu de la rigueur, Celui Qui applique des lois implacables, auxquelles on ne peut rien changer, tandis que YHWH est le Dieu de la Miséricorde, Celui Qui peut assouplir la loi, tenir compte de vos prières, et possiblement oublier vos transgressions. Elohim est le policier, qui vous sanctionne, YHWH est le juge, devant qui vous pouvez plaider.

- Premier coup de force de Moïse : Elohim et YHWH, c’est Le Même, Ils ne font qu’Un.
- Deuxième coup de force : le Nom YHWH est imprononçable. Le troisième des Dix Commandements dispose : « Tu ne prononceras pas le Nom de YHWH ton dieu en vain; car YHWH n’innocente pas celui qui prononce Son nom en vain ». Prononcer YHWH est toujours « en vain ». parce que le concept de Dieu est “ineffable“ : aucun mot ne peut en épuiser le sens. C’est un blasphème, une injure faite au Nom de YHWH, que de “dé-finir” Dieu, d’en faire un concept fini, résumé en un Nom, alors qu’Il est “in-fini”, et même “transcendant“ à toute “dé-finition”. Quant à la formule « YHWH n’innocente pas », elle indique que le blasphème contient sa propre punition et que celle-ci relève de Dieu : « Ne blasphème pas, mais laisse le blasphémateur s’enferrer. Ne t’en mêle pas ».
- Troisième coup de force : Moïse, jouant sur la symbolique du Quatre, quatre saisons, quatre points cardinaux, incorpore le D, quatrième lettre, au quatrième rang du Nom divin et crée le nom de Judah, Yehoudah, quatrième fils de Jacob, YHWDH, qui devint ensuite le nom d’une tribu, d’une province, la Judée, où la Bible situe le Temple et Jérusalem, et dont les habitants sont les Judéens, Yehoudim, “Juifs“. Les Juifs sont en quelque sorte les “Jéhoviens“, adeptes de YHWH. Du coup, la transcendance du nom YHWH s’est transférée sur celui de YHWDY, “juif“, mot rétif à toute “définition“. Un cas particulier de blasphémateur est donc celui de l’antisémite (anti-Shem-ite) qui, au lieu de s’en prendre au Nom, SM, Shem, YHWH, s’en prend à son dérivé YHWDY, Yehoudi, “Juif”, sous de vains prétextes, par exemple parce que Judas fut le nom donné au traître des Évangiles.

Yehoudah, Yehoudi ont donné Jud en allemand. Hitler et les nazis ont prononcé le nom Jud avec haine et violence, l’ont barbouillé sur des cartes d’identité, sur des boutiques et propriétés juives, et ont décrété « die Endlösung der Judenfrage, la solution finale de la question juive ». Tout ceci « en vain », puisque si les nazis ont bel et bien exterminé, non pas six millions de Juifs, mais six millions de victimes qu’eux avaient désignées comme “Jud”, ils n’ont pas mis fin au peuple juif, conservateur de la Torah, et ont même contribué à transformer les établissements juifs de Palestine en État souverain, Israël. De plus, l’état de l’Allemagne en mai 1945 prouve que « YHWH n’innocente pas celui qui prononce son nom en vain. »

Bon. Il reste à approfondir le contenu de la Bible, des livres de Moïse à ceux des Prophètes, puis à en présenter les prolongements, bienveillants ou non, évangéliques, coraniques, réformés, voltairiens…

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