Le complexe d’Ismaël

Texte paru dans Passages, écrit en février 1991, pendant la première guerre du Golfe

Saddam Hussein dispute aux Nations-Unies la sympathie des masses arabes et musulmanes. Il a déjà gagné beaucoup de terrain, et il faut contre-attaquer. Ce que la Bible dit d’Ismaël permet de comprendre l’enjeu.


Le Coran révère souvent Ismaël. Le Président Sadate, dans son discours à Jérusalem, prit bien soin d’invoquer le patronage des quatre patriarches, Abraham, Ismaël, Isaac et Jacob. Chaque collégien, y compris « beur », devrait savoir qu’Abraham a deux fils. Ismaël est le fils naturel, Isaac le fils légitime. Ismaël est l’aîné, Isaac le cadet. La mère d’Ismaël, l’égyptienne Agar, est la servante de Sarah, mère d’Isaac. Le drame se noue quand, en Genèse 21, verset 9, Sarah voit Ismaël rire : le verbe « rire » a la même racine que le mot Isaac, nommé par référence à la réaction de Sarah à l’annonciation de sa grossesse. Seule l’initiale diffère, ce qui a conduit les traducteurs à déduire qu’en fait de rire, Ismaël « se moquait » de son frère, jusqu’à tenter de lui ravir son identité.


Isaac est un héros tant juif que chrétien. Il sera le père des jumeaux Esaü et Jacob (Israël), et son histoire a de nombreux traits communs avec celle de Jésus (naissance miraculeuse, montée au sacrifice). Quand Saddam Hussein singe ce que la technologie occidentale a de pire, gaz allemands des deux guerres, bombe américaine d’Hiroshima, il nargue cruellement le judéo-christianisme, et répète le rire d’Ismaël. Mais soyons rassurés, il ne s’agit que d’une tentative. Ismaël, éternel adolescent à qui sa mère trouve une épouse, devient tireur à l’arc, forme antique du missile Scud, qui fait mal, mais qu’on tire de loin, sans grand risque, ni autre efficacité que psychologique.

Ce qui perdure au contraire, c’est la raison qu’a Ismaël de s’en prendre à son petit frère, son complexe d’humiliation, semblable à celui des « bâtards ». Beaucoup pensent que les musulmans ont bien des raisons, économiques, politiques ou militaires de se sentir humiliés (sous-développement, colonialisme, intransigeance israëlienne, acharnement américain…). Ils ont tort : l’humiliation d’Ismaël est beaucoup plus profonde, d’ordre anthropologique, et remonte à celle que sa mère Agar subit de la part de Sarah, encore stérile, et jalouse de la fertilité d’Agar. En produisant un racisme inquiet de la fécondité musulmane, les populations stériles d’Occident paraissent repéter le comportement de Sarah, et entretiennent l’humiliation d’Ismaël. Pour atténuer ce complexe, il faut certes extirper le racisme occidental, mais il faut aussi répéter inlassablement que le Coran révère Isaac autant qu’Ismaël, et les distingue. L’ainé est porteur de la Nature, le cadet est porteur de la Loi, c’est-à-dire de la légitimité : celle de la paternité, celle du gouvernement.

Toute paternité est douteuse. La Bible, d’Abraham à Jésus, n’en finit pas de broder sur ce thème. Faire une fixation sur Ismaël et la paternité biologique, c’est risquer, comme le montrent les injures les plus courantes de la langue arabe et l’anthropologie familiale de nombreuses populations musulmanes, d’exalter abusivement la virilité masculine et de tenir nécessairement en suspicion la vertu des femmes. De cette suspicion découlent la « soumission » (« islam ») des filles à leur père, des sœurs à leurs frères et des épouses à leur mari, et diverses réticences portant sur la scolarisation des filles, l’exogamie familiale, le libre choix du conjoint, l’accès à l’héritage, l’adoption …. Du coup, le statut de la femme est le principal obstacle sur lequel bute aussi bien la mo-dernisation des pays musulmans que l’assimilation des originaires de ces pays émigrés dans le monde occidental. Ni l’une ni l’autre ne sont certes impossibles, Allah est grand. Mais elles passent par le courage des mères, des sœurs et des filles arabes et musulmanes, plus que par celui des combattants.

Quant à la légitimité des gouvernements, les peuples en reconnaissent trois formes : la vaillance au combat, l’hérédité de dynasties identifiées au destin national, et l’élection par le suffrage. L’Islam, s’il donne la préférence à Ismaël sur Isaac, à la filiation biologique sur la filiation légitime, à la nature sur la loi, à la force sur le droit, se condamne à subir des dictateurs qui prétendront tous descendre du Prophète et s’imposeront par la terreur. L’Islam fut grand quand il produisait des savants et des légistes écrivant arabe, hébreu, grec et latin. Il faut donner la parole aux intellectuels musulmans – des deux sexes – qui dénoncent l’imposture de Saddam Hussein et approuvent la sagesse des gouvernements égyptien, saoudien, syrien, au côté du Droit. Le Conseil de sécurité et l’Emir du Koweit sont des pouvoirs légitimes, plus légitimes en tout cas que le tyran de Bagdad. Si un doute subsiste, il faut s’en remettre à des élections libres, et non à l’agression, à la guerre et à la barbarie.


La Bible précise qu’Isaac et Ismaël se rencontrent à l’inhumation de leur père, Abraham. Une conférence internationale pourrait examiner, à la lumière des traditions biblique et coranique, de quoi ils ont bien pu parler et les reproches qu’ils se sont faits. Elle pourrait étudier dans quelle mesure l’Irak est musulman, l’Occident chrétien, l’Etat d’Israël juif. La France des Droits de l’Homme, dont le Président est nourri de la Bible et a honoré Condorcet et René Cassin, pourrait contribuer à la convoquer. Le lieu est indiqué : Hébron, en Cisjordanie, dont il est dit que c’est aussi Qyriat-Arba, la Cité des Quatre. Les quatre Patriarches, les quatre points cardinaux, Sud et Nord, Orient et Occident, pour enterrer les querelles et construire la Paix.

6 février 1991. 22 ème jour de la première Lune de la guerre du Golfe, année 1411 de l’Hégire, 5751 de la Création du Monde.


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