La vache et le recensé ! par MG et JPS

Curieux pays que le nôtre où on recense les vaches à l’unité près et où l’on compte les humains avec une grande marge d’erreur

par MICHEL GODET ET JEAN-PAUL SARDON
Les Echos, 23 février 2005, p. 15
http://www.lesechos.fr/journal20050223/lec1_idees/4228904.htm

La France pourrait compter un million d’habitants de plus qu’estimés au dernier recensement ! Les premiers résultats du nouveau recensement donnent pour la France métropolitaine une population de 60,2 millions d’habitants au 1er janvier 2004 contre 58,5 au 1er janvier 1999. Cette dynamique démographique s’explique pour les trois quarts par l’excédent naturel, 1.130.000 million, par un solde migratoire, 410.000, et un «ajustement » positif sur la période de 164.000. D’où viennent ces 164.000 habitants que l’on rajoute pour faire coller les nouvelles estimations de population avec le résultat du recensement de 1999 ? En 1999, il avait fallu, au contraire, procéder à un ajustement négatif de 480.000 personnes, réparti annuellement, pour se raccorder avec les estimations de 1990.

Comme le reconnaît l’Insee sur son site Web à propos du recensement de 1999 : « Doubles comptes moins fréquents, omissions plus nombreuses : le taux d’omission nette serait plus élevé en 1999 qu’en 1990. » Après le recensement de 1990, l’enquête post-censitaire de contrôle qui avait été conduite avait conclu à un taux d’omission nette de 1,1 %, soit 620.000 personnes.

Aux presque 500.000 oubliés du recensement de 1999 (le chiffre de 1999 est inférieur de 480.000 à celui auquel on parvient en partant du recensement de 1990 et en rajoutant chaque année le solde naturel – peu discutable – et le solde migratoire officiel), dont la moitié seulement est justifiée par l’Insee, il faut ajouter les 620.000 omissions reconnues par l’enquête post-censitaire de 1990. Compte tenu des correctifs apportés par l’Insee, ramenant cette omission à 260.000, cela ferait quand même près de 900.000 habitants oubliés (620.000+260.00) en cumul par les deux recensements successifs ! Le dernier recensement de 2004 en retrouve 160.000 par ses ajustements positifs ; il en resterait 720.000 en réserve pour les ajustements futurs.

On peut admettre que normalement les migrants présents légalement sur le territoire ont été correctement recensés. On verra l’an prochain et les années suivantes si l’Insee considère qu’il y a lieu de revoir à la hausse le solde migratoire constaté sur la base des nouveaux échantillons mesurés.

Il n’en est pas de même des migrants dont la présence sur le territoire est illégale. A ces 720.000, il faut donc ajouter les migrants clandestins dont on peut penser que le stock augmente chaque année de plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis 1999 (un stock de 250.000 clandestins pouvant être considéré comme une évaluation basse). Un spécialiste de ces questions au ministère de l’Intérieur, Maxime Tandonnet, avance des chiffres d’au moins 100.000 par an. On aurait dans la France d’aujourd’hui environ 1 million d’habitants de plus qu’estimé au 1er janvier 2004 (720.000+250.000).

C’est dire que l’indicateur conjoncturel de fécondité réel des femmes de France serait bien plus proche de 1,8 que de 1,9 (le nombre d’enfants est connu, mais le nombre de femmes en âge de procréer serait plus élevé de plusieurs centaines de milliers) ! Finalement, l’Insee, suite au recensement de 2004, avance un indicateur de 1,86 : les estimations se rapprochent à la baisse.

La France ne fait pas exception en matière d’erreur de la mesure démographique. La population espagnole a été réévaluée de 291.000 personnes en 2000 et, cette année, l’Espagne va régulariser plus de 500.000 clandestins. L’écart entre les populations attendues et recensées s’élève à… 1 million en Italie et au Royaume-Uni. Il est vrai que ces pays ont enregistré des soldes migratoires net de 200.000 à 300.000 personnes ces dernières années. Finalement, la France, terre d’immigration plus ancienne, n’a aucune raison de faire moins en matière de regroupement familial que des pays nouvellement concernés par le phénomène. En Europe, dans la plupart des pays, à l’exception de la France et de la Grande-Bretagne, on est tenu de déclarer en mairie les changements de résidence sur des registres de population. Cela conditionne l’accès à l’école et à la protection sociale. Marqués par notre histoire et ses rafles honteuses, nous préférons, sauf en Alsace, ne pas savoir ! Ce qui facilite le maintien des illusions. Il faudra bien pourtant restaurer certaines idées reçues, qu’on s’est dépêché d’enterrer un peu vite.

MICHEL GODET est professeur au CNAM et JEAN-PAUL SARDON est directeur de l’Observatoire démographique européen.


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