Le modèle français

Article de Passages, n° 58, novembre 1993, Edouard Balladur étant Premier Ministre de François Mitterrand.
Ce n’était pas mal vu, et je n’y changerais pas grand chose.

La France surclasse le Japon pour les exportations par habitant, l’Allemagne unifiée pour la vulnérabilité à l’inflation, les Etats-Unis pour l’équilibre budgétaire et les institutions sociales, sanitaires et scolaires, l’Italie pour la stabilité politique et l’Angleterre pour le niveau de vie. Les difficultés qu’affrontent nos partenaires doivent sans doute nous préoccuper. Mais elles montrent que non seulement la situation de la France n’est pas si mauvaise, mais que notre pays pourrait être un modèle pour le monde s’il voulait bien avoir confiance en lui-même.

Le principal point faible de la France, et quasiment le seul, chacun le sait, est le niveau élevé du chômage, et plus précisément le niveau scandaleux du chômage des jeunes. Or il existe une « solution miracle », non pas pour le faire disparaître d’un seul coup, mais pour inverser à la baisse l’accroissement inexorable enregistré depuis… 1968, depuis que les accords de Grenelle ont surévalué le SMIC et sa croissance : ce ne peut être qu’une profonde réforme fiscale, qui instituerait un impôt sur le revenu global des ménages, au barème progressif et familial, dont l’ »abattement à la base » serait égal au R.M.I., et dans lequel seraient considérées comme des avances remboursables une partie forfaitaire des cotisations sociales. Ceci conduirait à un « impôt négatif », c’est à dire une allocation forfaitaire, pour les familles aux revenus modestes, ce qui permettrait la relance de la consommation et la baisse du chômage.

Cette réforme, qui ne dépend que d’une volonté politique, justifiera l’excellence du modèle français, qui diffère profondément de l’économie de marché, puisque sont retirés, une fois pour toutes, du jeu de l’offre et de la demande deux services essentiels,
– l’éducation nationale, depuis les lois de laïcité et de gratuité de Jules Ferry,
– et la santé publique, depuis la création de la Sécurité sociale par Charles de Gaulle.

Dans ces conditions, le débat politique en France porte en priorité sur les conditions d’application des droits à l’éducation et à la santé : quelles sont leurs limites ? faut-il prévoir un droit à l’enseignement supérieur et à l’acharnement thérapeutique ? comment financer tout cela, par des impôts ou des cotisations, sur le revenu ou sur le capital, aux barêmes proportionnels ou progressifs ? que faut-il maintenir à la charge de l’usager, droit d’inscription, ticket modérateur ? les organismes gestionnaires doivent-ils être centralisés dans un ministère unique, comme celui de l’Education nationale, ou décentralisés dans les collectivités locales, comme les hôpitaux ? comment assurer la prééminence de l’intérêt général face aux corporations de l’éducation et de la médecine ?

Sans que ces questions aient jamais été posées de façon cohérente, elles sont cahin-caha résolues ; le modèle se prouve en marchant : les services d’éducation et de santé dont bénéficient les Français se comparent plus qu’honorablement à ceux des pays les plus avancés, sans parler des autres. Et les faiblesses – insuffisances de l’enseignement professionnel, ravages de l’alcoolisme et des accidents de la route, par exemple – sont suffisamment repérées pour qu’on puisse espérer les traiter bientôt avec efficacité.

Pourquoi donc les Français, qui bénéficient d’une durée de vie élevée, d’une excellente couverture sociale, de services éducatifs satisfaisants, des meilleurs trains du monde, de routes et postes desservant le plus petit village, de réseaux performants de télévision, de téléphone, de banques, d’équipements informatiques modernes, d’un minitel unique au monde … sont-ils persuadés qu’ils sont si malheureux ? Le système politique y est évidemment pour quelque chose. Les précédentes Républiques souffraient d’une instabilité gouvernementale qui faisait honte. Si la Constitution gaulliste a mis bon ordre à ce travers, ce fut au prix de la bipolarisation, qui a les mêmes inconvénients, puisqu’elle conduit la moitié de la France à dénigrer perpétuellement l’autre, et ouvre la voie, chômage aidant, aux dérives lepenistes et aux recherches infondées de boucs émissaires.


Il faut que les Français retrouvent le respect de leurs élites – instituteurs, professeurs et savants – et celui de leurs institutions. Il est intolérable de voir un Premier Ministre cumuler ses fonctions avec celles de Maire de Paris, d’autres se faire une popularité aux dépens de la misère du monde ou de la réputation des Japonais et des Anglais. Quand l’actuel Premier Ministre critique le Conseil Constitutionnel et convoque le Congrès à Versailles pour de bas motifs politiques, il met en cause sa propre légitimité et sa qualification à briguer le poste de gardien de la Constitution. Il est encore plus intolérable que tous ces manquements à la simple décence soient acceptés en silence. Au train où nous allons, pour succéder à l’actuel occupant de l’Elysée, la France devra se tourner vers ses hauts fonctionnaires les plus respectés, Marceau Long ou Georges Vedel, vers ses Prix Nobel, Philippe de Gennes ou Georges Charpak, à moins que ce ne soit, symbole suprême, vers l’abbé Pierre, que tous les sondages plébiscitent !

Peut-être n’en sommes-nous pas là. Mais du moins la menace existe, d’une décomposition « à l’italienne » de toutes les structures nationales. Quel gâchis ! Alors que, répétons-le, le modèle français, – démocratie représentative et économie de marché amendées par la gratuité de l’éducation nationale, par celle de la santé publique et par l’impôt progressif – n’est pas loin de l’idéal recherché depuis la Grèce antique par tous les penseurs politiques. Reste à donner à ceux qu’on appelait naguère les professeurs d’humanités, auxquels il faut aujourd’hui adjoindre les présentateurs de la télévision, les arguments efficaces pour que leurs élèves et téléspectateurs soient convaincus et fiers de leur avantage inouï, vivre aujourd’hui en France.


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