Pour une « déclaration Balfour » arabe

Article publié dans Passages en octobre 1991, après la première Guerre du Golfe.

L’action politique de Théodore Herzl, quand fut publié son livre sur « l’Etat des Juifs » et que se réunirent les premiers congrès sionistes, s’orienta d’abord vers l’Empire turc, alors suzerain de la Palestine. Il s’agissait d’obtenir de ce souverain musulman qu’il veuille bien favoriser l’établissement juif en Eretz Israël. Les péripéties de l’Histoire firent qu’il échut à l’Empire britannique, devenu pour un temps maître des lieux, de manifester cette intention. Ce fut, en 1917, la célèbre déclaration Balfour, du nom du ministre des Affaires Etrangères de Sa Gracieuse Majesté.

Cet engagement britannique devint, trente ans plus tard, celui de la communauté des Nations, quand la jeune Organisation des Nations Unies, en novembre 1947 décida le partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe. Sauf erreur, tous les Etats arabes alors représentés votèrent contre. Si l’un d’entre eux avait eu le droit de veto, comme l’URSS de Staline ou la Chine, Israël n’aurait pas reçu la légitimité internationale que lui conféra ce vote. Les représentants qualifiés des Etats arabes n’eurent pas l’occasion de revenir sur ce refus initial, jusqu’au discours du Président Sadate à la Knesset de Jérusalem. Mais ce texte n’engageait que l’Egypte. L’expulsion de l’Egypte de la Ligue arabe, puis l’assassinat de Sadate, symbolisèrent la persistance du refus arabe de simplement reconnaître un droit quelconque des Juifs sur un morceau de souveraineté arabe.

Les temps sont changés. La Ligue arabe siège de nouveau au Caire, Arafat a déclaré « caduque » la Charte de l’O.L.P, Assad accepte de discuter avec Israël. Il n’est pas jusqu’aux Scud de Saddam, qui d’une certaine façon, reconnaissent Israël. En les pointant sur l’Etat-Major de Tsahal à Ramat-Gan, avec une relative précision dont il faudrait au moins créditer ses artilleurs, il pensait peut-être rééditer un coup d’éclat qui, comme la traversée du canal de Suez et la prise de la Ligne Bar-Lev par l’armée égyptienne en 1973, permet de laver l’humiliation et d’ouvrir des négociations entre adversaires valeureux.

Mais quelle que soit l’évolution des pourparlers annoncés, il n’en reste pas moins qu’il manque une « déclaration Balfour » arabe, c’est-à-dire un texte définissant l’attitude du monde arabe vis-à-vis du projet israëlien. Il appartient à l’intelligentsia arabe et musulmane d’en rassembler les éléments, en luttant de pair contre le fondamentalisme et pour la démocratie dans les pays arabes. On a souvent remarqué que la dénonciation d’Israël était le seul ciment unissant des Etats arabes aux régimes politiques opposés et aux intérêts fort divergents. Plus un régime est tyrannique, plus il fait vibrer la fibre antisémite et antisioniste. Il est vrai que, si le racisme n’a jamais atteint dans le monde arabe le degré d’horreur où l’a porté l’Europe nazie, des exactions antijuives ont déshonoré plusieurs pays arabes autant que les pogroms ont déshonoré la Russie tsariste, et que les populations juives ont souvent dû leur salut, de Soliman le Magnifique à Mohammed V, à la protection de souverains plus éclairés que leurs peuples.

Il appartient maintenant à l’intelligence arabe de définir son attitude face à la judaïté contemporaine, qui inclut une souveraineté juive à Jérusalem. Le matériau idéologique est surabondant, si l’on veut bien se souvenir que l’hébreu et l’arabe sont des langues sœurs, que le Coran fait de nombreusres références à la Bible, et que Maïmonide, par exemple, figure dans toutes les anthologies de la pensée arabe. Notre civilisation n’est pas seulement « judéo-chrétienne ». Elle est tout autant islamo-chrétienne et judéo-musulmane.

Les Arabes peuvent affirmer fièrement leur appartenance à l’Occident. Après tout, le mot « arabe » est apparenté à Ereb, le couchant, et les « Maghrebins » ne sont rien d’autre que les « Occidentaux ». Non seulement l’Occident s’est approprié les « chiffres arabes », mais l’héritage gréco-latin nous est parvenu sous la forme que lui ont donnée les penseurs islamiques, de Bagdad à Cordoue. Or, pour retrouver la synthèse oubliée, le truchement juif est incontournable. En approfondissant les points communs des héritages juif et arabe, les intellectuels définiront leur identité, affirmeront leurs ressemblances et leurs spécificités.


Parmi les points communs, il y a le respect du mois lunaire, qu’on ne sache pas que les Evangiles aient condamné. Il y a la différenciation anthropologique des rôles sexuels, plus proche des idées catholiques que de l’égalitarisme laïque. Il y a la conception de l’hospitalité, dite à tort « orientale ». Abraham accueillant les trois envoyés divins, et leur offrant gîte et couvert (Genèse 18, 2-8), définit une vertu juive autant qu’arabe. L’Etat d’Israël fait preuve de cette vertu vis-à-vis des réfugiés de Russie, d’Ouzbekistan, d’Ethiopie. Pourquoi les fils d’Ismaël ne trouveraient-il pas les mots pour donner l’hospitalité à la descendance d’Isaac ?


Les musulmans doivent enfin récuser la conception occidentale de l’Etat-nation, qui est la source de leurs malheurs. La réhabilitation de notions « vieilles comme le monde » de communauté et de cité permettrait de poser autrement le problème réputé insoluble des « deux peuples pour une seule terre » Le jour où il sera à nouveau non seulement permis, mais même demandé, à des Juifs reconnus comme tels, de résider, travailler, prospérer, en pleine et entière sécurité, à Rabat, au Caire, à Damas et à Bagdad, alors la Palestine pourra avoir ses résidents israëliens comme Israël ses résidents palestiniens. Et quelle importance alors que la frontière entre Israël et la Palestine passe ici ou là ?

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