Dubourg par Sollers

Texte complet

Dans le numéro 23, novembre 2007, de la revue Ligne de risque figure un entretien avec Philippe Sollers intitulé « Il faut parler dans toutes les langues« .

Voici deux des sept questions auxquelles répond Philippe Sollers.

« 5. En 1987, vous publiez dans la collection « L’Infini » L’Invention de Jésus de Bernard Dubourg, bientôt suivi d’un second volume en 1989. Ces deux volumes révolutionnent radicalement la lecture des Evangiles. Ce ne serait plus des recueils de faits divers ou d’anecdotes sur un dénommé Jésus, ni des reportages à propos de son parcours sur terre. Mais un midrash composé en hébreu (et non en grec !) à partir de la Bible. Dubourg montre comment les lettres sont vivantes, et comment (selon divers procédés) elles engendrent le récit. L’évangélique serait donc un tour de la lettre hébraïque, d’où naîtrait une possibilité nouvelle de salut. Que pensez-vous aujourd’hui de cette thèse ? Et pourquoi les livres de Dubourg ont-ils fait l’objet d’un tel enfouissement ? Ne seraient-ils pas un sésame pour reprendre à neuf deux mille ans de christianisme ?

6. En mettant l’accent sur un problème de langue et en faisant surgir l’hébreu sous le grec des Evangiles, Dubourg ne permet-il pas à un esprit libre de saisir l’historial de l’évangélique au point où il déborde la métaphysique occidentale ? Et cela d’autant plus que cet « historial » ne se laisserait pas enfermer dans les bornes, au fond si conventionnelles, de l’historicité ?
L’évangélique fait-il fond, d’après vous, sur une factualité historique ? Ne repose-t-il pas plutôt sur le tombeau vide de la résurrection ? Et cet événement, dont saint Paul dit qu’il affole la sagesse du monde, ne faut-il pas le comprendre à partir des ressources de la parole ? D’ailleurs, où s’ancrerait le katholikos, sinon dans une parole qui vaincrait la mort ? Et ne manque-t-on pas cet accomplissement lorsqu’on prend le grec de couverture des évangiles pour du vrai grec ? Lorsqu’on oublie, en somme, qu’il s’agit d’une langue de traduction ? »

Et voici des extraits des réponses de Sollers.

« Le cas Bernard Dubourg est évidemment passionnant. Les deux tomes de L’Invention de Jésus, je les ai édités il y a vingt ans dans le sillage de la publication de Paradis. Figurez-vous que je n’ai jamais rencontré l’étrange Dubourg. Nous communiquions par téléphone. Ses livres mettent en évidence une découverte révolutionnaire. Cela suppose une grande virtuosité dans la mise en regard des langues les unes par rapport aux autres. En l’occurrence, le grec et l’hébreu. On sent à chaque ligne que Dubourg est très cultivé, et qu’il a compris un point que personne n’a compris avant lui. Cette découverte, eût-il pu la faire dans une autre langue que le français ? Je ne le crois pas. La réinjection de l’hébreu dans le Nouveau Testament est une opération de pensée qui a eu lieu, à une certaine époque, en langue française. Que presque personne ne l’ait vu n’y change rien. Il s’agit d’un événement considérable. Il arrive à notre auteur de tomber dans de saintes colères. Avec le temps, on décèle d’ailleurs, dans ses livres, pas mal d’exagérations, mais c’était nécessaire.

A l’époque, qui avait entendu parler du midrash ? De la Kabbale ? Quelques spécialistes, et puis c’est tout. Quant aux liens de l’Evangile avec cela, personne ne l’avait envisagé. Ni les exégètes juifs ou catholiques, ni les scientistes. La découverte de Dubourg a tout de suite fait l’objet d’un enfouissement absolu. Personne ne voulait en entendre parler. En tant qu’éditeur, je me rappelle cette surdité générale. Le refoulement est si fort, en langue française, que c’est précisément là, oh de manière furtive, et tout de suite recouverte, qu’il peut être levé. Par rapport à Dubourg, je trouve qu’il a raison d’insister sur la lettre hébraïque, mais pour autant je ne me passe pas de ce qui, dans l’Evangile, fait récit.

[…] L’Invention de Jésus est resté longtemps sur ma table. C’est un livre d’une importance capitale. […]

Le livre de Dubourg a dû faire face à la coalition de toutes les ignorances. L’ignorance « chrétienne » n’a plus à être démontrée. L’ignorance scientiste l’accompagne. Mais il y a aussi l’ignorance juive. Le livre qui démontre le lien de l’évangélique avec les ressources de la langue hébraïque est une mauvaise nouvelle pour le judaïsme rabbinique. La conversion, autrement dit le retour à la juste observance, sans laquelle on manque la vérité d’Israël, oblige d’adopter le midrash chrétien. Il y a une incompatibilité radicale entre le midrash évangélique et le midrash rabbinique. Où se trouve la vérité du judaïsme ? Quel sens véritable a la Thora ? Les procédures du commentaire sont ici et là les mêmes, mais les deux commentaires s’opposent. Là aussi, il faut donc enfouir. Enfouissement chrétien, enfouissement scientiste, enfouissement juif. A l’époque, Dubourg a été le seul à désenfouir. Les évangélistes ne pensaient pas être « en progrès » par rapport à la Loi juive. S’ils croient pouvoir l’abolir, c’est en l’accomplissant. L’Evangile réalise un retour de la Bible. Son but est une restitution révolutionnaire, nullement une réforme. C’est cela que montre Dubourg. […]

La grande question des évangiles demeure celle de l’accomplissement des Ecritures. Les évangélistes n’ont souhaité, selon Dubourg, que de « restaurer une bonne et saine et juste lecture, et une bonne et saine et juste observance de la parole divine biblique sacrée ». Rien d’autre. Vous sentez l’importance des enjeux, et l’accord secret de tous pour les censurer. Un accomplissement qui abolit, qu’y a-t-il de plus révolutionnaire ? Il y a du blasphème dans l’air, pour tout le monde. Les obscurantismes chrétiens, juifs et scientistes se soutiennent mutuellement. […]

L’historial de l’évangélique a en effet son site dans l’hébreu. Mais la métaphysique peut être débordée de partout. Pas seulement depuis l’hébreu. Il y a un débordement intra-hébraïque, et l’on ne fait que commencer à l’apercevoir. Le fond de la question nous échappe encore. Depuis la position universelle, c’est-à-dire catholique, on peut excéder la métaphysique occidentale aussi bien par l’hébreu que par le sanscrit ou le chinois, et évidemment par le grec lui-même. Un Français à l’écoute de sa propre langue se donne la possibilité d’un tel voyage. Cet événement dont on sent l’approche, et qui traverse toutes les langues comme un éclair, c’est en français, dans la langue même du refoulement, qu’il peut se déployer avec le plus d’ampleur.

Il n’y a pas d’autre Révolution française que celle dont je parle. Si l’universel s’énonce en français, c’est en effet depuis cette position singulière. Pas en vertu du vieux catéchisme des Temps modernes. L’historicité, ici, ne recoupe pas l’historial. Pour autant, il n’y a pas d’historialité sans historicité. Là-dessus, je me sépare de Dubourg. Jésus est né, il est mort, il est ressuscité. L’évangélique ne fait pas fond sur de l’histoire, mais il a une base dans l’Histoire. Le tombeau vide de la résurrection est une bonne nouvelle, dont plus personne n’a envie d’entendre parler (il n’y a plus d’enfer ni de résurrection, les deux phénomènes étant concomitants). […]

Midrashons, mais ne laissons pas tomber le récit. Je préfère tenir les deux bouts, plutôt que de devenir un forcené du midrash. Tout cela s’enracine, germe et fleurit dans les ressources de l’hébreu, mais cela ne ferme pas la porte de l’histoire. Affirmer le « Ni Grec, ni Juif » comme le fait saint Paul, cela peut être la meilleure des choses, mais si on le fait mal, cela devient une perte des deux côtés. De quel grec parlons-nous ? De quel hébreu ? Quitte à postuler un universel, autant qu’il ne tombe pas dans la facilité syncrétique. Il faut créer du singulier universel : Dante s’en est avisé.
[…] »

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