Alfred Sauvy, par Pierre Drouin

LE MONDE
Article paru dans l’édition du 31.10.90

Statisticien, démographe, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, cet économiste de talent était un précurseur et un grand pédagogue

Cet énorme brasseur d’idées, ce Balzac de l’économie, qui n’écrivit pas loin d’une cinquantaine d’ouvrages, ce prodigieux vivant, dont le coeur battait pour les grandes causes et les petites gens, et dont nos lecteurs appréciaient chaque mois les  » Notes  » bibliographiques, Alfred Sauvy nous a quittés mardi 30 octobre à Paris, la veille de ses quatre-vingt-douze ans.

Les années qui, pour d’autres, comptent double ou triple à mesure que l’existence s’allonge glissaient sur lui, sans rien modifier de son comportement et de sa vivacité d’esprit. Son visage lui-même gardait, derrière des rides un peu plus accusées, cette étonnante mobilité qui le faisait passer du registre grave au franc éclat de rire en l’espace d’une demi-seconde. Les lèvres généreuses, le front haut, cerné d’une brouissaille de cheveux gris, l’oeil pétillant, il était la simplicité même.

L’esbroufe lui faisait horreur, et on le reverra longtemps montant ou descendant la rue Lepic, où il avait élu domicile, dans un costume hors d’âge, une serviette bourrée à la main, le béret sur la tête. Ce professeur au Collège de France, commandeur de la Légion d’honneur, sans aucune malice, mais parce qu’il se moquait éperdument des modes, présentait la silhouette de l’homme de la rue  » bien de chez nous ), tel qu’il est caricaturé par les Anglo-Saxons.

Ne nous fions pas aux apparences. Le personnage était hors du commun.

Catalan et fier de l’être, il n’avait jamais tout à fait cessé, malgré ses responsabilités multiples, et qui le faisaient souvent sauter d’un avion à l’autre, de garder un pied dans sa région natale. En face du Canigou, à Montalba-le-Château, il avait fait construire une maison du soleil, qu’il ouvrait largement à ses amis, ou surtout après mai 1968 à des jeunes avec qui il aimait toujours discuter. Havre aussi riche en convivialité que son habitation montmartroise donnant sur un jardin intérieur et tapissée de livres du dix-huitième siècle, pourchassés de librairie en librairie, et dont les splendides reliures enchâssaient les premiers écrits d’économistes et de démographes. C’est dès sa sortie de l’École polytechnique qu’il se passionne d’abord pour la recherche statistique (il est reçu en 1922 à l’Institut national des statistiques), qui devait le conduire, en 1937, à la tête de l’Institut de conjoncture. Deux ans plus tard, Paul Reynaud, alors ministre des finances, qui avait compris plus tôt que d’autres à quel point les faits et les chiffres devaient servir de socle à la décision, trouve un allié précieux en Alfred Sauvy, qu’il attache à son cabinet.

Pendant la guerre, l’importance du fait démographique le saisit et en même temps la faiblesse des moyens dont nous disposions pour étudier les phénomènes de population. Il s’en rend surtout compte au Comité consultatif de la famille française, dont il devient membre en 1941. Dès la Libération, il est nommé secrétaire général à la famille et à la population et, après la suppression de ce secrétariat, prend la tête de l’Institut national d’études démographiques (INED), outil dont il rêvait et dont il devait faire un temple de chercheurs, qui devient bientôt la première école démographique du monde, avec sa revue Population.

Mobiliser l’opinion

Alfred Sauvy n’était pas homme à rester dans sa tour d’ivoire. S’il attachait tant de prix à l’heuristique, à la découverte des faits qui comptent… et qui peuvent être comptés, c’était pour éclairer l’action. Il n’était donc pas étonnant qu’on le retrouve aussi bien à la commission des comptes et budgets économiques de la nation, au conseil économique ou au comité Rueff-Armand (1959) chargé de rechercher les rigidités et les  » goulets d’étranglement  » qui nuisent à l’expansion de l’économie, au conseil supérieur du Plan, au conseil supérieur de la recherche scientifique et technique, etc. Ce n’était pas l’attrait pour les cartes de visite à rallonge qui le poussait ainsi à accepter des responsabilités multiples, mais le désir de disposer du plus de tribunes possible pour faire passer son message contre les idées reçues, les mystifications confortables, les pressions des lobbies, etc. Plus il avance, plus Alfred Sauvy entend mobiliser l’opinion, l’aider à lui faire comprendre les mécanismes économiques pour qu’elle ne se laisse plus berner par les démagogues, et qu’elle aide, au contraire, les gouvernements à accomplir leur tâche.

Ses grands combats

Si Pierre Mendès France et Alfred Sauvy s’entendaient si bien, c’est précisément parce qu’ils étaient animés par la même flamme : celle de la rigueur et de la vérité. Petit à petit, par voie de presse, de radio, de télévision et de livres, Alfred Sauvy entreprend cette campagne d’ouverture des Français à l’économie, puisque, aussi bien, l’enseignement secondaire ne s’y met qu’avec une lenteur désespérante, et sans, au reste, répandre la promotion de cette discipline dans toutes les sections.

Bien sûr, Alfred Sauvy a ses  » dadas « , et certains lui reprocheront, mais souvent en l’ayant lu trop vite et en trahissant sa pensée. Ainsi, on a vu en lui l’ogre de l’automobile, alors qu’il ne s’en prenait qu’à son usage intempestif, à la  » fixation  » que trop de citoyens faisaient sur cette commodité, à l’abus de l’emprise des voitures-ventouses dans les villes, etc. Favorable, bien entendu, à une politique nataliste parce que le vieillissement durable d’une population est pour une nation le signe de son déclin, Alfred Sauvy n’en suggère pas moins (dans son livre Croissance zéro ?) que, pour limiter l’exubérance de la population, il faut que chaque gouvernement découvre lui-même la nécessité impérieuse de limiter la croissance démographique et que chaque ménage de ce pays éprouve fortement le besoin de réduire sa descendance. Alfred Sauvy n’a pas non plus les idées d’une majorité de citoyens sur la machine  » dévoreuse d’emplois « . Toute l’histoire des applications de la technique montre que les postes de travail ont été multipliés considérablement grâce à l’industrialisation. Le phénomène continue, même si la demande de travail excède aujourd’hui largement l’offre, du fait de la crise. Prenons garde, dit Alfred Sauvy, de faire de l’emploi une  » fin en soi  » qui conduirait à réduire de plus en plus le niveau de vie général, en acceptant de subventionner des entreprises qui ne sont plus compétitives. L’essentiel est de créer des richesses, de lutter contre les rigidités, de construire un modèle basé sur l’équivalent-travail d’une consommation finale déterminée, afin d’éclairer la politique. Sur le tiers-monde, il arrive aussi qu’Alfred Sauvy secoue les idées et des chiffres trop complaisamment étalés. Dans l’un de ses derniers livres Mondes en marche (1982), il remet en place ceux qui vont clamant que chaque année cinquante à soixante millions d’hommes du tiers-monde meurent de faim, alors que, pour toutes causes rassemblées, la mortalité dans les pays pauvres est de quarante millions de personnes.  » Échange inégal  » ? Peut-être. Mais n’oublions pas queles pays les moins avancés sont précisément ceux qui ont le commerce le moins actif avec les pays occidentaux, etc.

Une politique de progrès

Alfred Sauvy prend sans doute un malin plaisir à déboulonner les statues d’experts patentés, à renverser les dogmes, à marcher à contre-courant lorsqu’il sent grossir un ruisseau de démagogie. Mais s’il veut débarrasser la route, c’est pour aller quelque part. Où ? Des lois naturelles existent en économie, et elles s’imposent à tout régime.  » Le constructeur d’un barrage ne maudit pas les lois de la pesanteur et de l’hydraulique, écrit-il. Il leur obéit servilement et, par là, leur commande. » Une fois les garde-fous assurés, on peut, on doit alors mener une politique de progrès. Du  » Plan Sauvy  » de 1960 au Socialisme en liberté de 1970, l’inspiration est la même. Le point essentiel du développement n’est pas le capital, comme on l’a cru longtemps, mais le savoir des hommes, leur aptitude à sécréter des richesses. Selon lui, le type d’homme socialiste qui réussira doit non seulement savoir, mais faire tomber les écailles des yeux de ses compagnons, trop souvent emportés par les vagues d’un socialisme-passion. Entendons-nous bien aussi sur les classes et leur lutte.  » Ce qui caractérise les classes sociales, ce n’est pas tant l’inégalité des conditions que leur prolongement indéfini à travers les générations.  » La rage pédagogique d’Alfred Sauvy, sa soif d’ » éclairer l’action « , l’ont poussé tout naturellement à se servir d’une écriture fluide, de formules frappantes et aussi d’humour. Il n’avait pas de peine à cultiver cette dernière qualité. Tristan Bernard et Jacques Tati furent ses grands amis, et son évasion au  » pays des merveilles  » _ comme il dira dans ses souvenirs la Vie en plus (1981) _ passe aussi bien par le rugby, que le théâtre ou le ski. Foisonnant personnage ! Très proche, malgré ses multiples activités, d’une femme lumineuse, de sa fille et de ses petits-enfants. Aussi lucide envers lui-même que des événements. Il reconnaissait à la fin de sa vie que sa mission n’avait pas été remplie parce que la lumière qu’il souhaitait diffuser n’avait pas été répandue. Il passait le flambeau aux générations suivantes en leur demandant de ne pas trop le respecter, car le  » respect, c’est la distance dans l’isolement « , concluant sur cette adresse admirable aux jeunes dont il aimait s’entourer :  » N’ayez pas peur, la vieillesse n’est pas contagieuse.  »

PIERRE DROUIN

Voir aussi : Éloge d’Alfred Sauvy
Hommage, par Edmond Malinvaud, Collège de France

————————

La Bible hébraïque présentée, traduite (8 versions) sur JUDÉOPÉDIA
et commentée sur le blog

Démographie, Bible et société
En hébreu dans le texte


Publié

dans

par

Étiquettes :

Commentaires

Une réponse à “Alfred Sauvy, par Pierre Drouin”

  1. Avatar de Pierre Drouin

    Compagnon du siècle

    Tous ceux qui veulent regarder de près la carte si variée de cette vie qui vient de s’éteindre disposent depuis peu d’une excellente biographie, celle que Michel Lévy a publiée sous le titre « Alfred Sauvy, compagnon du siècle« (1). Statisticien et démographe, l’auteur a travaillé avec celui dont il dresse un portrait fort bien venu. Le joueur de rugby, le passionné de ski, l’humoriste est autant pris au sérieux que le professeur au Collège de France. Une notation intéressante: « Il y a un procédé constant chez Sauvy, qu’on pourrait qualifier de socratique: accepter toutes les positions idéologiques ou morales, mais en montrer les implications logiques, de manière à y intégrer les siennes, sans jamais les opposer…[Pour lui], il n’y a pas la gauche et la droite, mais il y a les lucides et les autres. »
    Michel Lévy n’a pas tort de voir en Sauvy un héritier des Lumières et de le rapprocher de Condorcet. Sa force, c’est aussi qu’il n’hésite pas à se remettre en question. « Je récuse l’expression tiers-monde que j’ai créée il y a vingt-sept ans« , écrira-t-il à quatre vingts ans, à propos des combats de sa vie. De fait, le tiers-monde se scinde aujourd’hui en de multiples sous-catégories et on ne peut « tout mettre dans le même sac« . « Les sujets de préoccupation, ce sont les points chauds, les menaces de famine locale etc… »

    Dans les années 50, le cours de Sauvy à Sciences-Po contenait le passage suivant: « Un homme de grande qualité n’est jamais remplacé. Ceux qui viennent après lui sont grands, mais pas de la même façon…Ce n’est que lorqu’un homme disparaît que l’on s’aperçoit de la place qu’il tenait et du trou qu’il laisse. » Qu’ajouter à ce rappel final du livre de Michel Lévy?

    PIERRE DROUIN

    (1) La Manufacture

    Article paru dans l’édition du 06.11.90

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

WordPress Appliance - Powered by TurnKey Linux