1. Rêves

L’étoile de David et l’échelle de Jacob

Chapitre 1

Rêves

La salle était richement décorée de fresques. Le petit Prince, allongé sur un divan, les yeux au plafond, pleurait, pris de hoquets successifs. Le Précepteur, debout derrière lui, essayait de lui faire expliquer la cause de ce chagrin.

– « J’ai fait un rêve, Maître, le même, plusieurs fois. Je suis avec mon Pè.. Père, et l’âne, et les serviteurs, nous marchons ensemble, longtemps, longtemps. Ça monte, ça monte…. À un moment, je reste seul avec lui. Il me donne le bois, c’est lourd… Il n’a pas d’a.., d’a.., d’agneau, Maître, il n’a pas d’agneau ! En haut, il me prend, il m’attache, il me place sur le bois, il met le feu… »
– « Et alors ? »
– « Et alors, Maître, il étend la main, il prend le couteau, il lève le bras, pour m’égorger ! ! »
– « Et alors ? »
– « Alors, je me réveille, affolé, trempé de sueur… »

Le Précepteur réfléchissait. Il s’efforçait de repérer les mots sur lesquels le petit bègue butait, « mon père » qui se dit aby, « agneau » qui se dit chéh, mot qui désigne aussi les veaux, les chevreaux, la volaille et le petit bétail… Il demanda :
– « Comment t’appellent tes parents quand ils sont seuls avec toi ? »
– « Agnelet, mon cabri, mon poussin… des noms comme ça… »
– « Et ton grand-père ? »
– « Je ne suis jamais seul avec mon grand-père. Quand il me parle, il me dit « Petit-Fils », d’un air sévère. Il me fait peur… Dis-moi, Maître, quel est mon nom : Mah chemy ?, « Quoi mon nom ? » »

Le problème du petit Prince n’était pas la proche parenté de son père et de sa mère. Après tout, les enfants aiment que leurs parents s’aiment. Le problème du petit Prince, c’était d’avoir un seul grand-père. Ses camarades de jeux en avaient souvent deux – ou plutôt un et un, parce que le mot désignant le père du père n’était pas le même que le mot désignant celui de la mère. Comme les jeunes gens se mariaient très jeunes, les grands-pères jouaient un grand rôle dans l’éducation des adolescents, les pères étant requis par le service militaire et par leur métier, et les mères occupées par les enfants plus jeunes. Selon toute vraisemblance, le petit Prince refusait les parents qu’il avait et souffrait de se reprocher cette idée. Il aurait voulu que son père lui trouve un autre père.

N’importe qui peut faire un rêve analogue, puisque personne n’est jamais certain que son père nourricier soit aussi son père biologique. N’importe qui, sauf le petit Prince, conçu, comme toute la lignée pharaonique, sous la surveillance étroite des prêtres du dieu Thout. Pour authentifier son ascendance, ceux-ci avaient assisté à l’union de ses parents, avaient noté l’état de la Lune et des étoiles cette nuit-là, et du Soleil le jour de sa naissance et l’avaient circoncis et nommé au huitième jour de sa naissance. Les autres garçons, y compris ceux que le Prince héritier avait eus d’autres femmes, étaient circoncis plus tard, au moment de leur puberté.
Le Précepteur se demanda si l’enfant avait aussi des problèmes avec sa mère.

– « Sois calme, reste calme, mon enfant. Tu sais bien que ton Père ne sacrifie que des béliers à corne. Tes parents t’ont toujours adoré, même avant ta naissance. Ne vois-tu jamais ta Mère en rêve ? »
– « Si, si l’autre nuit ! Je jouais à cache-cache dans les roseaux au bord du Fleuve, avec ma Mè… Mère et ses suivantes. Elle m’attrape. Mais elle s’écarte et elle aussi, elle … elle me jette dans le Fleuve ! »
– « Je crois comprendre d’où vient ce rêve »
– « Vraiment ? »
– « Je fus témoin de la scène. Tu étais bébé dans ton berceau. Tu sais, un berceau en forme de panier pointu et évasé, comme une pyramide de nos anciens rois, renversée. Et ta Mère et ses suivantes jouaient effectivement, dans l’eau, en envoyant ton berceau de l’une à l’autre, une balle qui flotterait comme une felouque. Un moment, je ne sais pourquoi, tu as disparu dans les roseaux, emporté par un courant. Ce fut la panique, mais qui ne dura pas longtemps. Je vois encore ta Mère soulever ton berceau au soleil, je l’entends encore clamer : « Ne cherchez plus ! Je l’ai trouvé! Je l’ai trouvé ! … »

Le Précepteur fabulait. A l’époque de la naissance du Prince, il était à Modian, dans le pays de Kouch, chez Sephora. Leur fils y était né, et ils y avaient passé quelques années. C’était son destin à lui, « enfant trouvé » dans un berceau flottant sur le Nil, qui lui avait inspiré cette histoire. Mais il avait sa confirmation. Le Prince refusait aussi bien sa Mère que son Père, alors qu’un enfant ordinaire ne doute pas de sa mère. Lui-même se demandait qui était son père, mais ne se posait pas de question sur sa mère biologique. Sa mère, il la connaissait et la chérissait tendrement, heureux qu’elle soit toujours de ce monde, affectueuse et attentionnée. Restait encore une question à poser.

– « Et ton Frère aîné ? En rêves-tu ? Comment t’appelle-t-il ? » – « Il m’appelle « Petit frère ». Lui c’est en vrai qu’il se moque souvent de moi et me jette des pierres en criant… ».

Le Petit Prince fondit en larmes. Il hoquetait en essayant de répéter une des injures que lui lançait son frère, dans laquelle le Précepteur finit par entendre quelque chose comme « Divinité de mes c… ». Le Fils aîné du Prince Héritier, né d’une suivante de l’Épouse-Sœur, d’origine araméenne, était âgé de vingt ans et avait déjà commencé une brillante carrière militaire. Son animosité pour son demi-frère, de treize ans plus jeune mais circoncis et nommé en même temps que lui, et appelé en principe à régner, était bien connue. Le Précepteur consola et calma peu à peu le Petit Prince. Il avait l’habitude.

– « Je ne veux plus faire ces rêves, Maître. Qu’est-ce que je dois faire ? »

Il fallait improviser. Cet enfant manifestement ne savait pas très bien qui il était, avec son frère qui l’injuriait et ses parents qui l’appelaient Agnelet, Petit Cabri, Petit-Fils, Petit Frère… Le Précepteur décida de conseiller au Prince héritier et à l’Épouse-Sœur, s’ils voulaient bien l’écouter, d’appeler l’enfant par son nom, puisqu’il en avait un. Et lui-même devait appliquer ce conseil. Dans la lignée pharaonique, les Pharaons s’appelaient alternativement Ra-Mses, créé par Râ, le dieu-Soleil, et Thout-Mses, créé par Thout, le dieu-Lune. Pharaon régnant était un Ramsès, le Prince héritier était un Thoutmsès, son fils un Ramsès. Le français ne connaît pas de diminutif à Ramsès, comme Jacquot pour Jacques ou Pierrot pour Pierre. Disons « Petit-Ramsès ».

– « Petit-Ramsès, dit le Précepteur, honore ton Père et ta Mère. Quand tu es en public, c’est-à-dire quand il y a d’autres personnes présentes, ta nourrice par exemple, appelle ta mère, comme les autres le font eux-mêmes, « Princesse », tout court. Fais de même pour ton père : appelle-le « Prince », tout court. Mais en privé, tu te laisses aller, embrasse-les et appelle-les à ta guise. »

Le petit garçon n’écoutait pas et posait une nouvelle question, qui sonne en français comme un alexandrin.

– « D’où te vient ce talent d’interpréter les songes ? »

Le Précepteur se dirigea vers l’une des fresques de la salle et désigna un personnage dont le profil ne se distinguait des autres que par son imposant costume.

– « Vois-tu cet homme ? Il était ministre lorsque régnait un Pharaon d’autrefois, un grand-père d’un grand-père de ton grand-père. Il interprétait les rêves avec sagesse. On l’appelait Tsafnat-Pahnéakh, le Révélateur de secrets. Il a créé le ministère des Greniers et le prélèvement obligatoire sur les moissons. Tu vois, ici il y a sept vaches grasses et sept vaches maigres, et là sept épis pleins et sept épis chétifs. »

–  » Pourquoi sept ? »

Le Précepteur décida d’emmener l’enfant visiter l’école où étudiait son propre fils depuis l’an dernier et qu’on appelait «École Tsafnat-Pahnéakh», en hommage à cet illustre serviteur de l’État. Toute une série de fresques y détaillait sa romanesque histoire, depuis l’épisode où il était vendu par ses frères jusqu’à sa nomination comme Vice-Roi.

– « S’il te plait, dessine-moi un bébé… »

Le petit Prince était venu près du mur mais était fasciné par d’autres dessins. Sur la tablette qu’il lui tendait, le maître esquissa, avec un pastel de couleur, une sorte de A majuscule renversé et évasé, sur la barre duquel il figura sommairement le profil d’un petit bébé. Dans le berceau le plus courant, deux trous percés dans deux faces opposées permettaient de glisser une canne rigide formant tringle, munie de poignées, qu’on posait sur toutes sortes de supports, des branches d’arbres au dehors, des chaises ou des étagères à la maison, pour pouvoir balancer et endormir l’enfant.

L’élève se contenta de ce dessin sommaire et se rassit pour le recopier. Sur sa propre tablette, le maître reprit le thème, sous forme d’un dessin qu’il faisait souvent : un berceau, ce qu’on appellera plus tard un moïse, flottait sur le Fleuve, au pied des trois grandes Pyramides qu’avaient autrefois bâties les Pharaons des premières dynasties. En superposant le profil d’un berceau, triangle pointe en bas, et celui d’une pyramide, triangle pointe en haut, on obtenait une étoile à six branches. Le maître comprenait bien que son dessin reconstituait, plus ou moins consciemment, les circonstances rêvées de ses premiers jours. Il se laissa aller à figurer aussi sur sa tablette ce qu’on appelle, par une métaphore courante, un arbre généalogique, et y retrouva des triangles.

Le triangle pointe en bas figurait l’ascendance : chacun a un père et une mère, ceux-ci de même, d’où quatre grands-parents, et ainsi de suite, le nombre des ascendants étant multiplié par deux à chaque génération, seule la taille de la tablette limitant le dessin. Quelquefois, il figurait chaque individu par un point, que reliaient des lignes symbolisant les filiations. D’autre fois, les hommes étaient marqués par une croix, les femmes par un rond.

On pouvait évidemment inverser le cours du temps et représenter la descendance, schéma pointe en haut, d’abord jusqu’à la troisième ou quatrième génération, puis au-delà. Mais c’était plus conjectural, puisque le nombre d’enfants varie d’un individu à l’autre et que certains n’en ont aucun. Dans le cas du petit Prince, les deux triangles s’accolaient pour former un losange. Ses parents et lui, c’était le triangle du bas. Ses parents et leur père, Pharaon, c’était le triangle du haut.

Le Précepteur réfléchissait au paradoxe qui veut que plus on remonte dans le temps, plus on a d’ancêtres. Combien les Égyptiens d’aujourd’hui avaient-ils d’ancêtres, vivant au temps où les premiers Pharaons bâtissaient les grandes Pyramides ? Le nombre des hommes était-il énorme autrefois ? se réduisait-il au fil du temps ? Chacun voit bien que les maris et femmes ont forcément des ancêtres communs, sont donc cousins plus ou moins éloignés, et que le nombre d’ancêtres réel est plus petit que le nombre théorique. L’arbre généalogique, si on remonte indéfiniment le temps, passe par une largeur maximale puis se rétrécit, sous forme d’un grand losange. Le petit losange de son élève, qui avait un seul grand-père au lieu de deux, était un cas extrême.

A vrai dire, si on admettait que tous les pharaons avaient épousé leur sœur, comme le voulait la tradition, l’arbre généalogique de la dynastie prenait la forme, non pas d’un losange, mais d’une échelle, le barreau du bas figurant le couple du Prince héritier actuel et de son Épouse-Sœur, les barreaux du haut, ceux de leurs divins ancêtres. Sur les barreaux intermédiaires étaient les pharaons des générations précédentes. Pouvait-on dire qu’ils étaient de plus en plus divins vers le haut, de plus en plus humains vers le bas ?

Ainsi allaient les pensées de celui qu’on appelle aujourd’hui « Moïse notre maître » Moyché Rabbénou, et qui n’avait alors qu’un seul élève.

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