6. Insomnie

Le pubis féminin

Séphora dormait paisiblement à son côté. Était-elle enceinte ? Le Précepteur se demandait pourquoi l’habitude était d’attendre sept jours pour en décider, et non pas six ou huit. Il fallait qu’il aille voir à ce sujet son ancien professeur, prêtre du temple de la Lune, spécialiste de la chronologie, tant des cycles astronomiques que des cycles féminins. Quand il avait suivi ses cours, encore jeune homme, la psychologie des femmes lui était étrangère et il ne s’était guère intéressé à la gynécologie.

Et puis ces images à sons. Il avait été frappé par la façon dont Gerchom s’était approprié l’usage des icônes syllabiques. Si son petit bonhomme y avait accès, n’importe qui pourrait s’en servir. Dans son insomnie, il imaginait un peuple où tout le monde saurait lire et écrire. Les quelques lettres dont l’Instituteur lui avait montré les tablettes, le M, le B, le R, s’entrechoquaient avec les mots d’araméen qu’il connaissait et qu’elles pouvaient servir à écrire. Par exemple, la syllabe RM, ram, veut dire « haut » (plusieurs villes hautes, à commencer par Aram qui donnait son nom à la langue araméenne, contenaient la syllabe « ram » ou « rom ») et la syllabe MR, mar, veut dire « amer ». Or si on mettait le rond du R au dessus des vagues du M, cela pouvait représenter le soleil « haut dans le ciel » ; et si on mettait à l’inverse les vagues au dessus du rond, cela pouvait représenter une tête qui « buvait la tasse » au fond de la mer (de l’amer, comme nous continuons de dire en français) et qui en éprouvait l’amertume. Cela lui suggéra l’idée que les lettres araméennes avaient des images pour origine. Peut-être les mêmes hiéroglyphes qu’en Égypte ? Ainsi « yam », qui signifie mer, s’écrit certainement ‘M, avec ce petit apostrophe, ‘, dont le point sur notre i est la trace lointaine : un point au-dessus des vagues, c’était la mer ! Mais cela lui posait un problème : il y a le mot « yom », qui signifie « jour » (par opposition à « nuit », laïlah) . Faut-il aussi l’écrire ‘M ?

Yam, Yom, il y avait aussi le mot « Yad », qui signifie « main »… Une main est plus facile à dessiner que la mer… Nul doute que le mot Yad ait été choisi pour illustrer la tablette correspondant au son « yi » et à l’apostrophe ‘ , peut-être devenue virgule,… Si cette apostrophe représente le pouce, alors la lettre « de » doit représenter les quatre autres doigts… Allongé sur son lit, le Précepteur constatait que les cinq doigts de la main n’étaient pas comparables aux cinq orteils des pieds. Ceux-ci sont vraiment cinq, tandis que les doigts de la main sont plutôt quatre, avec le pouce en plus, qui multiplie l’usage de la main. Il y a là une « transcendance » : le pouce est « transcendant » aux autres doigts, la main à tous les doigts, comme l’étoile à ses branches, la dizaine à l’unité, et l’homme aux animaux …

Comment donc s’écrivait la lettre « de » ? Si elle évoquait les quatre doigts, se dit-il, le signe +, représentant les quatre points cardinaux, pouvait convenir. Mais les quatre doigts de la main ouverte forment aussi un triangle. Ce n’était pas une raison pour donner au « de » une forme de triangle : il y aurait un risque de confusion avec la forme qu’il avait donnée au « trois », logiquement un triangle ∆, et au « cinq », une main stylisée, V.

Il se souvint de la tablette illustrant le mot RA∑, roch ou rass, tête. Ou « rèch » ? Le mot « Ech » signifie « feu ». Que la tête humaine soit symbolisée par un rond, le R, associé aux flammes du feu Ech, l’amusa : c’était comparer la pensée à un feu crépitant, éclairant, brûlant… Si Ech s’écrivait A∑, cela faisait de la lettre A une sorte de voyelle universelle, qui selon le mot et l’accent local, se prononçait o, a ou è, voire i. D’ailleurs, comme les jeunes enfants associent le B de baba et le M de mama à toutes sortes de voyelles, baba, bébé, babi, mama, mami, ima… il est tout à fait indiqué d’écrire « père » AB, qui se prononce Ab, et « mère » AM, qui se prononce Em.

Quant à la lettre ∑, « ch » ou « ss », chuintement ou sifflement, elle a une forme à trois pointes. Ce son entre souvent dans les chiffres araméens. Il y a Chené, deux, Chaloch, trois, Micha, cinq, Chech, six, Cheva, sept, Chmoné, huit, Ticha, neuf, Essré, dix. Seules exceptions : un, Ehad, et quatre, Arba. D’où cela vient-il ? Peut-être précisément de l’utilisation des chiffres dans les berceuses, qui s’efforcent de conduire les enfants au sommeil (shenat, schlafen, to sleep) ? Pour demander le silence (shéqet), on utilise l’onomatopée « Chut ! » (ou chit ou chèt ? plutôt cht, sans voyelle).

Le chiffre Chech, que nous continuons en France de prononcer siss, est particulièrement fascinant : il s’écrit évidemment avec deux ?. Si on les tournait vers le haut, cela faisait comme un double chandelier à trois branches, un chandelier à six branches, WW. Il y avait là un argument pour associer le ∑ au trois : fallait-il placer la lettre ∑ au troisième rang ? Mais il avait déjà prévu le triangle, ∆… Tout se brouillait.

– « A quoi penses-tu ? » dit soudain Sephora.
– « Comment sais-tu que je suis éveillé ? »
– « Je t’entends penser », dit-elle en riant, « tu ne respires pas pareil. En tout cas, tu ne penses pas à moi, tu ne m’as même pas demandé si le dieu du Sang m’a visitée ».
– « Tu te trompes, je ne pense qu’à ça. Je me demande pourquoi il faut attendre sept jours pour décider si tu es enceinte…».
– « Ta ta ta, ça c’est tes idées théoriques. Il ne s’agit pas des femmes en général, mais de moi en particulier. Tu te moques éperdument de mes problèmes, à moi. »

Ça recommençait. Le Précepteur essaya de trouver un terrain d’entente. – « Je pensais aux lettres-signes qu’apprend Gerchom. Tu te souviens, Ma, Ma ? » – « Eh bien, moi aussi. Sais-tu comment on dit « Sang », dans mon pays ? »

Il hésita, elle lui donna la réponse : – « Dam. Tu comprends ? serai-je Em, mère, ou aurai-je Dam, la visite du dieu du Sang ? Tu entends ce son mm à la fin ? Dam, sang, Mayim, eaux ? Le sang coule, comme l’eau. »

Cette syllabe « Dam » était destinée à un destin prodigieux. Bientôt utilisée pour former le nom masculin Adam, être humain et premier homme, et de l’humus féminin adamah, terre ou glaise – la syllabe dam deviendra le demos grec, « peuple », d’où « démocratie », « démographie » et « épi-démie », puis le idem latin, semblable, d’où quidam (Adam, c’est un quidam) ; puis, toujours en latin, domus « maison », d’où « domestique » et « domicile ». En néerlandais, dam sera le mur de la maison, puis la digue, d’où Amsterdam et Rotterdam. Il faudra que dominus, maître de maison, proche de Dameinou, « notre sang » en araméen, fasse au féminin domina, pour que le français adopte Dame et Notre-Dame, remettant ∆M au plus proche de AM, la mère. Qui doute que l’être humain, et le sang, quoique mots masculins, soient à la fois mâle et femelle ?

Le Précepteur était admiratif. Sa femme l’épatait. Son admiration pour son beau-père, qui avait su transmettre à ses filles ce que la plupart des pères réservaient à leurs garçons, s’accrut encore. Quand il pensait aux circonstances incroyables dans lesquelles il avait rencontré Séphora, la succession inouïe d’aléas qu’il avait fallu pour qu’ils soient tous les deux au même moment près de ce puits, il remerciait le Hasard, maître du monde. Séphora lui avait déjà montré la lettre M, elle lui apprenait le mot Dam, sang. Et AM ou ∆M, Em ou Dam, mère ou sang, l’alternative de Séphora ?


– « Yam, c’est la mer, encore de l’eau », dit-il. Mais alors pourquoi le mot Yad, main, finit-il comme Dam commence ? La main et le sang, quel est le rapport ? »

Des coups de poignard et des couteaux tranchants passèrent dans leur conversation. Ils allaient s’endormir sans avoir conclu, quand le Précepteur eut une dernière association d’idées, qu’il aurait été gêné d’expliquer à sa femme : le pubis féminin a une forme de triangle, pointe en bas. Si on donnait au son « de » cette forme, le mot Dam s’expliquait : le Sang en question, c’était celui des règles féminines, qui suintent sous le pubis. Et le mot Dam devait s’écrire avec un triangle (∆) qui pointe en bas, vers « l’origine du monde », pour anticiper le titre que donnera Gustave Courbet à son célèbre tableau, longtemps caché derrière un voile. Décidément, comme on ne pouvait changer le fait que les quatre doigts de la main soient quatre, était-ce le quatre qui devait avoir une forme triangulaire, et non le trois, ni le cinq ? Le Précepteur s’endormit enfin.


Le jour pointa. Il se leva difficilement pour aller au Palais donner sa leçon quotidienne au Petit Prince. Prétextant des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, des sept épis pleins et des sept épis chétifs, il essaya de lui apprendre la table de sept. Mais il était fatigué et la table difficile, et à l’heure de la sieste, l’enfant ne savait répéter sans erreur que sept fois deux quatorze et sept fois sept quarante-neuf.

Vint l’heure du rendez-vous avec le Prince héritier. Le protocole était allégé et le Précepteur fut introduit sans grande cérémonie. Le Prince était vêtu d’une robe simplement ornée des insignes de sa dignité et ne portait pas de chapeau. Il était assis sur un trône un peu surélevé mais, dès les salutations terminées, offrit au Précepteur de prendre une chaise. Il donna à la conversation un ton détendu. Conformément aux habitudes de la palabre africaine, il commença par prendre des nouvelles de son visiteur, puis de l’épouse et du fils de celui-ci. Il passa ensuite à son propre fils. Le Précepteur expliqua que l’enfant était perturbé par sa situation particulière ; il recommanda d’essayer de le traiter comme un enfant ordinaire et notamment de l’appeler toujours par son nom, Petit Ramsès. Le Prince admit que l’Épouse-Sœur avait une adoration excessive pour son enfant unique qu’elle traitait toujours comme un bébé qu’il n’était plus. Il promit de lui en parler.

– « As-tu réfléchi à la mission que nous t’avons proposée ? » demanda-t-il enfin.

– « Oui, Aton-aï » : Aton, dans l’égyptien du temps, c’était le Seigneur, mot sur lequel serait formé le nom d’Akhen-Aton, le Seigneur est satisfait ; marque le possessif mon ; aton-aï, c’était MonSeigneur. « D’un côté, j’hésite à l’accepter, mais de l’autre je suis passionné par cette affaire du repos du septième jour. Je ne peux être un médiateur impartial : plus j’y réfléchis, plus j’y suis favorable. Si le jour de repos est le même pour tout l’Empire, il deviendra une référence commune pour les familles, les administrations, les commerçants, les paysans, les artisans…Tout le monde, depuis Pharaon, louée soit sa gloire, jusqu’au plus humble esclave, aura en tête le découpage du temps par tranches de sept jours. Nous appellerions « premier jour » le lendemain du jour de repos, et ainsi de suite jusqu’au « sixième jour », veille du jour de repos suivant. Les relations commerciales et privées en seraient grandement facilitées. »

– « Tu vas bien vite en besogne. Écoute, ton sentiment ne nous a pas échappé, l’autre soir et mes interlocuteurs n’ont pas eu de peine à me convaincre qu’ils n’avaient pas besoin de médiateur. Ils se sont fait fort de régler l’affaire eux-mêmes. Je les ai pris au mot. Mais toute bonne politique doit garder plusieurs fers au feu. Continue de t’informer, va sur place au besoin. En as-tu les moyens ? »

– « Mon beau-frère fait le commerce de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, des miroirs et des bijoux. Il a plusieurs bateaux qui vont et viennent sur le Fleuve. Je peux monter à bord sans apparat particulier ».

– « Fort bien. Va avec ton épouse, si tu veux, cela donnera à ton voyage l’allure d’un voyage d’agrément. Vois les autorités locales et les rebelles, à ton idée, mais ne prends aucun engagement. Je veux bien écouter tous les avis, même recevoir des conseils, mais je veux avoir les mains libres, pour aujourd’hui et pour demain »

Le Précepteur se rappela les craintes de son beau-frère. « Aujourd’hui », les décisions relevaient de Pharaon son père. Mais « demain » ? Son auguste interlocuteur imaginait-il un coup d’éclat pour marquer son futur avènement ? Il s’enhardit :

– « Puis-je demander à Sa Divinité à quoi elle pense ? »
– « A rien de précis, justement. A accorder un jour de repos tous les huit ou dix jours, si cela fait l’objet d’un accord assez étendu. Ou à dissocier la question du repos régulier que réclament nos agitateurs et celle du calendrier, à laquelle tu t’intéresses et qui relève plutôt d’un accord entre les prêtres du Soleil et de la Lune »


Cette réponse troubla le Précepteur, sans qu’il sut exactement pourquoi. La prudence du Prince héritier était sans doute justifiée. Mais la bonne politique ne consiste pas seulement à prendre de bonnes décisions, elle consiste aussi à bien mesurer quels sujets sont en débat. Si cette période de sept jours correspondait au quart de lune, il n’y avait pas à discuter : aucun Pharaon ne peut changer la durée d’une lune, ni celle d’une grossesse, ni celle d’une année. Ce n’est pas Pharaon qui décide du moment et du rythme de la crue du Fleuve. Tout au plus peut-il la faire observer par ses guetteurs.

Le Précepteur préféra ne pas insister. La mission que venait de redéfinir le Prince héritier lui convenait mieux et correspondait d’ailleurs à celle qu’il avait essayé d’expliquer à Séphora. Il l’accepta donc, laissa en suspens la question de savoir si Sephora l’accompagnerait ; il ajouta qu’il prendrait toutes dispositions pour que l’enseignement du Petit Prince ne souffre pas de son absence. Se rappelant celui-ci fasciné par la récréation, à l’école, il eut une idée.

– « Votre Divinité autoriserait-elle celui qui me remplacerait, qui est d’ordinaire un maître de l’école où mon fils étudie, à conduire le Prince dans cette école, pour qu’il étudie et joue avec les enfants de son âge ? »
– « Et pourquoi pas ? Si j’ai bien compris ce que tu m’as dit, cet enfant souffre de se croire différent des autres, n’est-ce pas ? »

La facilité de cette réponse étonna le Précepteur. Décidément ce Prince héritier, qui se révélait un père et un politique conscient de ses responsabilités, n’était pas un dieu bien redoutable. En fait, personne ne mesurait la portée de ce que cette autorisation impliquait : la dynastie pharaonique venait, sans s’en rendre compte, d’adopter le repos du septième jour !

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