18. Lumière

Chabbat Chalom

Le lendemain était un sixième jour, Yom haChichi, YWM H∑∑Y, jour le sixième, un vendredi en somme. Dès l’aube, toute l’atmosphère de la maisonnée s’en ressentit. Une animation particulière régnait. D’un côté, qui intéressa Séphora, les femmes préparaient vêtements, couverts et cuisine pour le repas du soir. De l’autre, où alla le Précepteur, on vit apparaître nombre d’hommes qui n’étaient pas là les jours précédents : les employés itinérants de l’Orfèvre venaient rendre leurs comptes. Les uns étaient vendeurs, et faisaient constater leur chiffre d’affaires. Les autres étaient acheteurs, et montraient des spécimens des minerais, pour bijoux ou teintures, et des métaux, pour roues et enseignes, acquis ou commandés.

Le tout donnait lieu à une comptabilité compliquée. La monnaie, à l’effigie du Sphinx ou des Grandes Pyramides, ne servait qu’aux achats quotidiens et à la charité. L’essentiel du commerce se faisait sur la base d’échanges de sel, de grain ou de bétail, d’où une multitude de « cours du change » fixés dans des marchés qui se tenaient chaque jour à la périphérie de la Ville. Une pièce spécialisée de la maison était celle des bouliers et balances, où les pesées des faisaient à l’aide de poids de référence, eux aussi frappés de poinçons eux aussi à l’effigie du Sphinx ou des Grandes Pyramides et où étaient enregistrés ou consultés les contrats oraux et écrits rapportés par les vendeurs et acheteurs. Beaucoup de ces contrats étaient conformes à un modèle préétabli, en caractères hiéroglyphiques, dans lequel seuls variaient, écrits à la main, la quantité et la nature des produits échangés et la date d’échéance du contrat, indiquée par référence aux lunes, à la crue du Fleuve, et aux signes du zodiaque. Il y avait toujours trois signataires, symbolisés par leurs sceaux commerciaux, l’Orfèvre, son client ou fournisseur (certains signaient avec une simple croix) et un Témoin, choisi en chaque lieu parmi des notables à l’honorabilité reconnue ; certains faisaient profession de ce rôle, et étaient rémunérés comme tels.

L’Orfèvre allait de table en table, ou plutôt de banque en banque. Lui seul savait jongler de tête avec tous les cours et tous les prix pour juger le travail et l’habileté de chacun. Cette habileté ne consistait pas forcément à vendre cher ou à acheter bon marché. L’Orfèvre savait que sa renommée ne reposait pas seulement sur la qualité de ses produits, mais plus globalement sur la confiance qu’il inspirait et que matérialisait son sceau. Il s’agissait de faire en sorte que les fournisseurs satisfaits continuent de réserver leurs meilleurs produits à l’Orfèvre, que les clients de même n’aillent pas transférer leur pratique chez un concurrent ; il s’agissait surtout de faire en sorte que lui, l’Orfèvre, puisse payer convenablement ses employés, assurer une vie décente à ses esclaves, maintenir le train et la réputation de sa maison, en assurer la continuité par l’éducation des enfants et la formation des adolescents. Les décisions les plus délicates à prendre concernaient les mauvais payeurs et les mauvais fournisseurs, qui ne respectaient pas leur parole ou leur signature ; beaucoup étaient de bonne foi, simplement gênés par un sort contraire ; mais il fallait confondre les autres, de mauvaise foi, et les menacer de la Justice de Thout, dieu de la Lune, de l’Écriture et des marchands. Les menacer seulement, autant que possible, car la procédure était coûteuse et incertaine, d’autant que la saisie des biens des coupables, si elle était prononcée, alimentait le patrimoine du dieu Thout et non celui du plaignant.

Le Précepteur était surtout passionné par les écrits alphabétiques et les idéogrammes. Beaucoup de caractères étaient utilisés, y compris des caractères araméens dont faisaient partie ceux qu’il avait choisis avec l’Instituteur. Le système de chiffres était cohérent avec les bouliers et le plus souvent de base cinq, quatre traits barrés par un cinquième, avec des chapeaux symbolisant les dizaines et les centaines. Le Précepteur fut frappé de l’alignement des employés, qui pesaient, comptaient, notaient, enregistraient, qui le fit penser à celui des rameurs sur le navire et aussi à celui des profils illustrant les fresques des palais et des tombeaux. Il passa dans les rangs et demanda, ici aussi, « Mah Chemo, quoi son nom ? ».

Il vérifia qu’aussi habiles soient-ils, peu d’employés auraient su écrire le rouleau qu’il venait d’adresser à l’Instituteur ; la plupart étaient d’esprit étroit et n’étaient experts que dans leur seule partie. Il y avait pourtant des surveillants, petits et grands commis, qui jugeaient et corrigeaient au besoin le travail des uns et des autres. Il sympathisa avec l’un d’entre eux, flatté d’être distingué par un fils de Pharaon, fût-il adoptif. Il était passé par l’administration des temples de Thout, du temps où c’était précisément l’ancien Maître du Précepteur qui en était le Grand Prêtre, et ils échangèrent quelques souvenirs à son propos. La conversation porta sur les systèmes de rangement qu’appliquait chaque employé : c’était le rôle des surveillants que de les connaître pour pouvoir retrouver un contrat, en cas d’absence ou de départ de l’employé concerné. Le Précepteur tenta de suggérer que si « l’ordre alphabétique » était le même pour tous, cela serait plus simple, mais l’autre s’esclaffa :

– « Comment voulez-vous apprendre le même système à des gens d’âges différents, de régions différentes, dont les pères exerçaient des métiers différents ou qui, comme moi, sont passés par le service de dieux différents ? Nous essayons bien, avec l’aide de l’Orfèvre, que sa patience soit louée, et de ses fils, de leur faire adopter quelques tours de main propres à notre maison, mais, pour le reste, c’est à nous de nous adapter aux habitudes qu’ils ont acquises. Sinon, à quoi servirions-nous ? »

Le Soleil déclinait, les ombres des embrasures s’allongeaient. Les employés rangèrent leurs tables et armoires et, pour la plupart, quittèrent les lieux. Apparemment ceux qui restèrent appartenaient, de près ou de loin, à la famille de l’Orfèvre. Chacun alla s’habiller et se préparer pour le repas du soir. Le Précepteur retrouva Séphora, qui l’aida à revêtir sa tenue d’apparat, avec la tiare pharaonique qui lui donnait grande allure. Ils se racontèrent brièvement leur journée mais on vint bientôt les chercher et ils gagnèrent leurs places, le Précepteur à la droite de l’Orfèvre, Séphora, à la droite de son épouse, toutes deux en tunique, face à leurs maris. La table, argenterie, nappe et couverts, était somptueuse. On ne pouvait ignorer que c’était celle d’un Orfèvre ! Tous les hommes portaient chapeau, et le Précepteur fut un peu contrarié que plusieurs couvre-chefs imitent la forme de sa tiare. Au fond de la salle se pressaient des serviteurs et des esclaves, certains portant des enfants en bas âge.

Un joyeux brouhaha régnait parmi les adolescents. L’Orfèvre imposa le silence. Tous se levèrent.

– « Sommes-nous dix hommes ? »

On se compta du regard. Il y avait à table une bonne quinzaine d’hommes, plus les serviteurs et les adolescents. Sur l’acquiescement général, l’Orfèvre jeta alors un coup d’œil vers un serviteur, juché sur une échelle et observant par une fenêtre le soleil couchant, qui lui fit un signe de la main, cinq doigts ouverts. L’Orfèvre prit alors une torche allumée et lança d’une voix forte :

– « Yehi ‘Or. Sois Lumière »

Il tendit la torche à son épouse, qui la tendit elle-même à Séphora. Celle-ci comprit qu’on lui faisait un honneur, saisit la torche et, le poignet guidé par l’hôtesse, fit le geste d’allumer la première des deux bougies d’un chandelier. Avant que la mèche s’enflamme, l’Orfèvre lança :

– « Baroukh ata Adonay Eloheynou Melekh Aolam, vetsivanou lehadliq Ner chel Chabbat. »

Les convives répondirent en chœur : « Amen ! ». L’Orfèvre traduisit au Précepteur, bien qu’il eût à peu près compris :


– « Loué sois-tu Monseigneur notre Dieu Roi de l’Univers qui nous a ordonné d’allumer la lumière de Chabbat ».

Séphora alluma les deux bougies. Les trompettes du soir retentirent, et un flot de lumière inonda la pièce plongée dans la pénombre : les esclaves et domestiques, armés de torches, avaient simultanément allumé les flambeaux fixés au mur, comme le Précepteur l’avait vu faire chez le Prince héritier. Toute l’assistance répéta, d’une seule voix :

– « Yehi ‘Or. Est Lumière »

L’Orfèvre eut un grand sourire et reprit son explication :

– « Tov Meod. Très bien. Nous devions allumer ces bougies juste au coucher du soleil. Maintenant nous n’allumerons plus de feu jusqu’à demain soir, au coucher du soleil. Mais nous pouvons nous servir des flammes allumées ».

Il saisit une coupe de vin et dit :

– « Baroukh ata Adonay Eloheynou Melekh Aolam Borei Peri haGefen » puis traduisit « Loué sois-tu Monseigneur notre Dieu, roi de l’Univers, Qui a créé le fruit de la vigne »

Il y eut un deuxième Amen ! tandis que l’Orfèvre buvait une gorgée de la coupe. Les serviteurs avaient rempli les coupes des convives. Tout le monde but. L’Orfèvre prit enfin une miche de pain, en rompit un morceau et dit, avant de le manger:


– « Baroukh ata Adonay Eloheynou Melekh Aolam Amotsi Lehem MinArets , Loué sois-tu Monseigneur notre Dieu, roi de l’Univers, Qui a tiré le pain de la terre ». Troisième Amen ! Des tranches de pain furent cette fois offertes aux convives..

L’Orfèvre se tourna alors vers son hôte et, levant sa coupe une dernière fois, prononça à voix haute : – « Adonay leYechouah Beit Fare’o ! »
à quoi toute l’assistance répondit :
– « Le’haym ! »

Le Précepteur comprit que ce dernier toast lui était adressé, en tant que représentant de la Maison de Pharaon. Il remercia toute l’assistance en levant sa coupe et faisant plusieurs signes de tête, se retournant même pour ne manquer personne. Tout le monde s’assit alors et le repas fut servi, plus abondant et plus raffiné que celui de la veille. Le Précepteur avait de nombreuses questions à poser et d’abord sur le mot Yechouah, qu’il venait d’entendre.

– « Il faudra que tu demandes à l’érudit qui te ressemble. Disons que cela veut dire Sauveur, mais pas en parlant d’un individu. Il s’agit plutôt de la sauvegarde, du salut, de la perennité d’une institution, en l’occurrence la Maison de Pharaon. J’ai levé ma coupe pour qu’Adonay garde la dynastie pharaonique, garante de l’Egypte réunifiée ».

De même God save the King souhaite que, non pas forcément le Roi régnant, mais du moins la Monarchie britannique, survive à ceux qui lancent ce vivat. De même les « Vive la République ! Vive la France ! » présidentiels souhaitent la pérennité de ce pays et la stabilité de ses institutions. Parler de la Maison de Pharaon, c’était d’ailleurs un pléonasme, puisque le mot égyptien Pharaon a d’abord désigné le Palais où siégeait le Roi d’Egypte, comme on dira « la Sublime Porte », le « Kremlin » (la forteresse), « la Maison Blanche » pour ceux qui siègeront à Constantinople, Moscou, Washington. En ce sens, Moïse introduira en Exode 19,3, juste avant les Dix Commandements, l’expression «Maison de Jacob», fréquente chez les Prophètes, pour désigner les descendants de Jacob. C’est l’affrontement de la Maison de Jacob avec celle de Pharaon qui engendre la Maison d’Israël.

Le Précepteur se concentra ensuite sur le mot Chabbat, entendu dans la première bénédiction.

– « Est-ce là le nom que les Hébreux donnent au septième jour ? » demanda-t-il. – « Exactement. Il est certainement lié à Cheva, sept. Mais il implique aussi l’idée d’arrêt du travail, de pause, de réflexion, de prise de recul… et de fête ».

Le Précepteur pensa mentalement que Cheva’, sept, s’écrivait ∑BŒ, et que ∑BT conviendrait très bien pour Chabbat. Une fois de plus, la lettre T, la dernière de l’alphabet, venait à la fin d’un mot. Après trente-trois siècles, le «SEPT» français est resté le plus proche de ∑BT, Chabbat, plus que le septem latin, le hepta grec, le sieben allemand, le seven anglais, …

Le Précepteur s’informa ensuite des deux « Yehi ‘Or », lancés avant et après l’allumage des bougies, avant et après le dernier rayon du soleil. C’était le ton qui différait, lui expliqua l’Orfèvre. Le premier est un ordre, immédiatement exécutable, le second une constatation de l’ordre exécuté. Quant au mot ‘Or, Lumière, c’était selon lui la prononciation hébraïque du nom du dieu Râ.

– « Est-ce à dire que les Hébreux sont des adorateurs de la Lumière ? » s’enquit le Précepteur. – « Non », sourit l’Orfèvre. « Adonay, Mon Seigneur, est le Créateur de la Lumière et de l’Ordre du monde, Celui qui fait alterner lumière et ténèbres ».

Les desserts furent servis. Les convives entamèrent un chant joyeux de remerciement, pour ce repas et pour tous les autres, adressé à Ossé Chalom bimromav, « Celui Qui répand la paix dans les hauteurs, ouyassé chalom alénou, « et Qui répand la paix sur nous ». Plusieurs fois revint encore le répons Amen ! L’Orfèvre observait amusé l’autre côté de la table et glissa au Précepteur : « Nos épouses ont l’air de bien s’entendre ». Le Précepteur rencontra le regard de Séphora, s’efforçant elle aussi de reprendre les refrains en chœur. L’harmonie des voix lui rappelait celle des instruments de son maître, le Professeur. Il fit compliment à son hôte de l’exquise euphorie qui gagnait peu à peu.

– « Quelle belle Assemblée ! » dit-il. Pour « assemblée », il utilisait le mot Qahal, racine de Qohélet, transcrit par le grec en « Ecclésiaste », titre du roi Salomon dans le livre du même nom, mot qui allait, après bien des tribulations, donner celui d’« église ». « Quelle belle église ! », dit-il en somme.

– « Vous me faites plaisir, MonSeigneur ». C’était le même Adonay que dans les bénédictions, un peu moins emphatique cependant. « Notre force, à nous les Hébreux, c’est notre cohésion familiale. Nous ne respectons pas toutes nos traditions à la lettre, mais, riches ou pauvres, nous ne perdons pas une occasion de nous réunir en famille, de Chabbat en Chabbat, et s’il plait à Adonay, pour les circoncisions du huitième jour, les mariages sous la huppa et aussi, Adonay nous en préserve, les mises au tombeau…

Disant cela, l’Orfèvre se leva, alla embrasser son épouse et lui souhaiter Chabbat Chalom !, la paix du Chabbat. Et même plus que la paix, la plénitude, celle qu’on éprouve dans le désert, devant un majestueux coucher de soleil : chalem, c’est « complet, entier », mot passé dans le bridge, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer le slam anglais. Tous les couples, dont le Précepteur et Sephora, en firent autant, et les souhaits s’échangèrent entre convives. Une après l’autre, les torches s’éteignaient. Aucun serviteur ne les rallumait. C’est à tâtons que le Précepteur et Séphora regagnèrent leur chambre. Ils avaient beaucoup à se raconter.

Séphora avait dit à l’épouse de l’Orfèvre que cette soirée lui rappelait le rite qu’ils avaient observé, la veille du septième jour d’absence de ses règles. En réponse, son interlocutrice lui avait d’abord raconté des souvenirs de ses propres grossesses, puis lui avait expliqué : « C’est l’épouse qui annonce à son mari qu’il va être père. Mais c’est Adonay qui nous fait la grâce de nous l’annoncer , en nous faisant grâce de notre cycle naturel ». Elle avait alors raconté une légende que Séphora s’efforça de rapporter. Il s’agissait d’une troupe qui faisait le siège d’une ville fortifiée. Chaque jour, les soldats faisaient le tour de la ville en jouant de la trompette. Et le septième jour, précisément, les remparts s’effondraient et la ville était prise. L’intérêt de cette histoire était qu’en égyptien, les mots « enceinte » et « tombe enceinte » avaient deux sens, l’un relatif aux remparts, l’autre à la grossesse. Comparer l’amour d’une belle au siège d’une ville est une métaphore universelle, commune à toutes les langues. Chabbat, ∑BT, comprend le mot BT, bat, fille, et dans toutes les synagogues du monde, le vendredi soir, l’assistance se retourne vers la porte ouverte, comme pour un mariage, à la fin du Lekha Dodi, véritable marche nuptiale : « viens mon bien-aimé accueillir la fiancée », la fiancée Chabbat, s’avançant au bras de son Père…

Ravis de leur soirée, les époux se firent une promesse, si Adonay leur prêtait vie : agir en sorte que tous les Égyptiens connaissent et observent le septième jour, et la joie du septième jour, et la paix du septième jour. Le Précepteur, pour sa part, aurait, dès leur retour, à convaincre le Prince Héritier d’instituer le repos du septième jour dans tout l’Empire, tant dans les pays de Soleil que les pays de Lune.. Il lui avait déjà parlé en ce sens et il avait été précisément envoyé en mission, avec Séphora, pour approfondir la question. C’était tout approfondi…

– « Promets-moi » Sephora porta la main au pendentif qu’elle avait au cou.
– « Quoi ?
– Si tu pars sans moi au pays de Gochen, reviens à temps pour Chabbat prochain
– C’est promis, mon amour ».

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