11. Maîtresse femme

Et Ismaël, dans tout ça ? Son nom à lui aussi est expliqué. Reprenons.

Saraï se croit stérile. Elle conseille à Abram, son mari, d’ »aller vers » Hagar, sa servante, faisant ainsi de celle-ci la première « mère porteuse ». Mais une fois enceinte, la servante devient arrogante ; elle défie sa patronne, qui en retour la tourmente. Hagar s’enfuit. En Genèse 16, 9, l’ange de YHWH lui intime : « Retourne auprès de ta maîtresse et soumets-toi sous sa main« . On traduit aussi : « humilie-toi ». L’humiliation d’Hagar est celle des femmes à qui le père de l’enfant qu’elles attendent ne veut pas donner la place de l’épouse. Et « fille-mère » est une position en effet humiliante. L’ange de YHWH continue : « Te voilà enceinte, Tu enfanteras un fils et tu crieras son nom: Ismaël (YSMŒAL, Yichema’el). Car YHWH a écouté (KY-SMŒ, Ky-Chema’) ta misère ». Nos « mères célibataires » sont un peu mieux traitées, encore faut-il qu’elles fassent valoir leurs droits pour être « écoutées ».

« Retourne auprès de ta maîtresse« . « Maîtresse », en hébreu, est ici  » Gueveret« , GBRT, « Dame ». Guever, GBR connote la vigueur sexuelle, le plus souvent au masculin. Par le Guberno latin, « diriger un navire », GBR nous a donné les mots « gouvernail », « gouverner », « gouvernement », et le nom Gabriel, généralement traduit par « Dieu est fort ». Dans l’Évangile de Luc (1, 19 et 26), l’Annonciation à Elisabeth et à Marie des futures naissances de Jean et Jésus sera dévolue à l’ange Gabriel (Voir A 17 Gabriel et Sarah). Sarah oriente, gouverne le désir d’Abram, un gaillard, mais les traits et la personnalité de l’enfant à naître ne dépendent que du père, Abram, de la mère, Hagar, et de Dieu. Nous y reviendrons.

Au chapitre suivant (Genèse 17, 19), Ismaël est né. Abraham s’inquiète de la préférence donnée au futur Isaac et à sa descendance ; Elohim le rassure : « Quant à Ismaël, je t’ai écouté (WLYSMŒAL SMŒTYK, OuleYichema’el Chema’tykha) ». Nous écrivons Yichema’el pour insister sur le verbe Chema’, SMŒ, Écoute ! La formule « Chema’ Israël ! Écoute Israël ! YHWH notre Dieu, YHWH est Un« , inscrite par Moïse en Deutéronome 6,4, est devenue la profession de foi du peuple juif. Il n’y a pas de « Chema’ Ismaël ! « . Ismaël n’écoute pas, c’est Elohim qui écoute. Ismaël « est écouté ».

Les deux plaintes sont jugées recevables. Du coup, Ismaël, écouté par nature, devient le plaignant, le râleur perpétuel. L’ange de YHWH annonce à Hagar qu’Ismaël sera un « âne sauvage » , « sa main sur chacun, la main sur chacun de lui, il campera en face de ses frères« , bref un éternel rebelle. Ismaël a en effet de quoi se plaindre, comme les enfants qualifiés de « bâtards ». Choisit-on ses parents ? Pourquoi « deux poids, deux mesures » pour les enfants selon le statut de leur mère, servante ou épouse ? Pourquoi avez-vous chassé ma mère ?

De plus, alors que l’alliance d’Abraham et son signe, la circoncision, sont détaillées sur une quinzaine de versets, le lot de consolation pour Ismaël est expédié en un seul verset : Quant à Ismaël, je t’ai écouté, je l’ai béni, et je le ferai fructifier et multiplier extrêmement; il engendrera douze princes , et je le ferai devenir une grande nation (GWY GDWL, Goy Gadol) » Douze princes (NSYAM, Nessiim), une seule grande nation, certes nombreuse, mais pas la multitude de rois et de nations promise à la descendance d’Isaac. Abraham circoncit Ismaël, mais il a déjà treize ans, alors que l’alliance exige la circoncision dès la naissance, au huitième jour.

Ismaël a le mérite des autodidactes. Mais c’est un jaloux, un envieux. Sa jalousie n’est certes pas celle de Caïn, elle est de l’ordre du ressentiment. Il ne résiste pas, comme on l’a vu plus haut (9. On rira), au plaisir malsain de dénigrer Isaac, comme le font tous les élèves du monde pour le « chouchou » du prof. Il y a quelque chose de puéril chez Ismaël, « sale gosse » insatisfait ; c’est sa mère qui lui trouve une épouse, il s’adonne au tir à l’arc. Mais il fait son devoir quand meurt Abraham. Pour l’enterrement, les deux frères se rencontrent, sans effusion mais sans incident, dans la caverne de Makhpela, dans le champ d’Efrone, le Hittite..

Sautons une génération. En Genèse 32, 25-33, Jacob, fils d’Isaac, combat avec un ange, une nuit entière. Au verset 29, l’Ange lui dit : « ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël, (YSRAL) ; car tu as lutté (SRYT, Saryta) avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur« . Plus loin, Moïse utilise abondamment le mot SR, Sar, au chapitre 40 de la Genèse, pour désigner les interlocuteurs de Joseph, fils de Jacob, en prison : le « maître »-échanson, le « maître »-panetier et le « chef » des gardes. Ce mot, comme le français « ministre », qui vient de « minus », « moins », implique à la fois une prééminence, acquise par la compétence et l’effort, et la subordination par rapport au Souverain. « Maître, maîtrise, maîtriser » rendent bien cette idée d’autorité relative. Mais « maîtresse », c’est autre chose (Voir A 18 : Maître, maîtresse, maîtrise).

Il y a mieux : le latin  » Certare« , également construit sur la racine SRT, veut dire « combattre », les mots « concert » et « concerto » évoquent la lutte pacifique des instruments de l’orchestre. De même, le mot SYR, Chir, en hébreu, voisin de SR, c’est « Chanter », et SYR HSYRYM, « Chir haChirym« , c’est le « Cantique des Cantiques ». La lutte de Jacob avec l’ange est donc un match, une compétition, un combat loyal, corps à corps, dont on sort épuisé, voire blessé (Jacob devient boiteux), et doté d’un grade, par exemple « Maître » (Jacob devient « Israël »). L’issue n’est pas sûre, et on peut aussi être « blessé » d’un mot : « Recalé ! ». Israël, YSRAL, c’est celui qui « maîtrise » la Parole de Dieu, comme un orchestre maîtrise une partition de Beethoven, après l’avoir répété des nuits entières, mais sans être sûr d’avoir jamais atteint la perfection divine. On peut imaginer Moïse « se colleter » des nuits entières avec son manuscrit, celui de la Torah, cherchant, calculant, avec une rigueur mathématique, sans se soucier de l’ironie des sceptiques, le bon ordre des versets, des mots, des 22 lettres. Tout comme après lui des générations de Sages, d’Israël et d’ailleurs, la tête dans les mains, qui se sont colletés avec l’œuvre de Moïse, qu’ils ont indéfiniment commentée, complétée, transmise.

Nous voici revenus à Saraï, SRY, femme d’Abram, (AST-ABRM, Echet-Avram), qui devient SRH Sarah. Chouraqui, GBRT, traduit à bon droit Gueveret par « patronne » plutôt que par « maîtresse ». Sarah n’est pas la maîtresse d’Abraham, c’est son épouse. « Épouser » quelqu’un, n’est-ce pas « se colleter » avec lui et avec les vicissitudes de l’existence ? Maîtresse d’école, maîtresse de maison ? On pense à AST EYL, Echet ‘Hayil, la « Femme vaillante », dont le Roi Salomon – ou l’un de ses scribes, se colletant avec la Sagesse des Nations – fera l’éloge à la fin du Livre des Proverbes. Une maîtresse femme, en somme.

Un autre continuateur de Moïse, né d’un foisonnement dialectique de plusieurs siècles, y passera lui aussi des nuits entières. Dans l’Épître aux Galates (4, 21-28), il fait de Sarah la « femme libre » : « Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n’entendez-vous point la loi ? Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre ; mais celui de la servante est né selon la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse … Or vous, mes frères, comme Isaac, vous êtes enfants de la promesse ». Ses frères, les Chrétiens, reconnaissent en la femme mariée selon la loi, celle qui prend ou non le nom de son mari, une femme libre, dont les enfants sont réputés ceux du couple, en toute confiance. Pour les descendants d’Ismaël, ramenés à la condition de « fils de la servante », il n’y a de paternité que biologique, « selon la chair ». Exaltant la virilité masculine, ils tiennent nécessairement en suspicion la vertu des femmes, à qui ils font porter le voile. De cette suspicion découlent la “soumission” des filles à leur père, des sœurs à leurs frères et des épouses à leur mari, et diverses réticences portant sur la scolarisation des filles, l’exogamie familiale, le libre choix du conjoint, l’accès à l’héritage, l’adoption ….

L’amertume d’Ismaël n’a jamais cessé. Dans plusieurs conflits récents, il a continué de tirer à l’arc sur le territoire d’Israël :
– les roquettes SCUD de Saddam Hussein, pendant la première Guerre du Golfe (janvier 1991), ont atteint Petah Tikva;
– les roquettes du Hezbollah pendant la 2ème guerre du Liban (juillet 2006) ont atteint Haïfa;
– les roquettes du Hamas, avant, pendant et après la guerre de Gaza (janvier 2009), ont harcelé Sderot, et quelquefois atteint Asqelon.

L’arc permet de tirer au-dessus des murailles, et les fusées veulent dire à Israël qu’aucune « barrière de sécurité » ne le protégera. Leur message est pathétique : « Écoutez ! nous aussi nous maîtrisons les lois de la balistique : nous savons viser de loin, et manier des armes compliquées ! ». Mais quand Oussama Benladen invective « les Juifs et les Croisés » et envoie des avions-suicides sur les tours jumelles de Manhattan (11 septembre 2001), ce n’est pas d’Israël dont il se moque, c’est d’Isaac, père de Jacob/Israël et aussi d’Esaü, grand-père de Juda et de Joseph, et ancêtre d’une multitude de nations « judéo-chrétiennes ».

Il n’y a pas de « choc des civilisations ». Il y a des problèmes politiques, et anthropologiques, qui doivent être indéfiniment étudiés, expliqués, assumés par les dirigeants des peuples et les gouvernements des nations, à l’écoute de Sages interrogeant la Loi : pourquoi une seule nation d’un côté, une multitude de nations de l’autre ? le Genre humain est-il Un, ou multiple ?

À suivre

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