22. La grâce, l’onction et la bénédiction

Où l’on entend ‘Hannah, mère de Samuel, chanter Yeshou’a, le Salut, et Mashia’h, l’Oint.

Le nom de Noé, NE, Noa’h est l’inverse du mot « grâce », EN, ‘Hen. Quand son père, Lémec, lui donne ce nom, il le rattache à l’idée de « consoler » (Voir A 40: Grâce et consolation). La naissance de n’importe quel enfant est une « bonne nouvelle », qui console les parents de leurs peines et douleurs. Mais pour le « nouveau-NE » lui-même, recevoir la vie, et tout un patrimoine génétique, est une « grâce » ; cela lui est offert « gracieusement », « gratuitement ».

Les faces de ‘Hannah

De ‘Hen, la grâce, dérive le verbe ‘ENN, ‘Hanan, « favoriser », « gratifier ». Le nom masculin, ENN, ‘Hanan évoque la « gratitude » des parents à la naissance d’un garçon. En Genèse 36, 31 et suiv, dans la liste « des rois ayant régné au pays d’Edom, avant qu’un roi régnât sur les Enfants d’Israël », figure un « Ba’al ‘Hanan, BŒL ENN, «  Seigneur ‘Hanan« , nom qui s’inversera à Carthage en « Hanni-bal » : le dialecte phénicien, ou punique, parlé à Carthage, est d’origine sémitique, proche de l’hébreu (1). Mais EN, ‘Hen, la grâce, est d’abord un attribut féminin, que personnifie ‘Hannah, ENH en trois lettres ‘Heth, Noun, Hé, la mère de Samuel. Longtemps stérile, ‘Hannah prie avec ferveur pour avoir un garçon, qu’elle promet de consacrer au Seigneur. Exaucée, elle exalte Dieu dans un cantique éloquent, et tient sa promesse en confiant son fils au sanctuaire de Silo.

Au verset 18 du premier chapitre de 1Samuel se trouve une mention énigmatique : « ‘Hannah change de visage ». L’hébreu ne dit pas tout à fait cela : « ses faces (FNYH, Fanèykha) n’étaient plus à elle », traduit Chouraqui, comme au deuxième verset de la Bible : « la terre était tohu-et-bohu, une ténèbre sur les faces (ŒL-FNY, ‘Al-Penéy) de l’abîme, mais le souffle d’Elohîm planait sur les faces (ŒL-FNY, ‘Al-Penéy) des eaux« . De même Chouraqui traduit la préposition LFNY, Lifnéy, par « face à « , et non par « devant », comme le font les dictionnaires usuels. Les informaticiens nous ont familiarisés avec la notion d’ »interface ». C’est cela, ‘Hannah change d’interface : au lieu d’espérer un enfant de son mari, elle l’attend désormais de YHWH, à Qui elle a promis de consacrer son garçon.

Si ‘Hannah change de faces, ce n’est pas qu’elle tombe enceinte et prenne un « masque de grossesse », non : ce n’est qu’aux versets suivants, 19-20, qu’Elqanah « connaît » sa femme. La formule « Et Elqanah connaît ‘Hannah sa femme« , WYDŒ ALQNH AT-ENH ASTW, VaYid’a Elqanah Ète-‘Hannah Ichto reproduit Genèse 4,1 « Et l’Adame connaît Ève sa femme« , WHADM YDŒ AT-EWH ASTW, VeHaAdame Yad’a Ète-Hawa Ichto, d’autant que le nom de ‘Hannah, ENH, reproduit, à une lettre centrale près, celui de Ève, ‘Hawah EWH (2). Or le verset de Ève se prolonge par l’engendrement de Caïn, QYN, le Jaloux ; cela éclaire le nom du mari de ‘Hannah, Elqanah, ALQNH, « jaloux de Dieu ». Il y a de quoi : son fils ne sera pas le sien !

L’importance des « faces », FNY, Penéy, de ‘Hannah est soulignée par plusieurs noms du récit : l’autre femme de Elqanah s’appelle Pennina, FNNH, et les deux fils du prêtre ‘Eli, s’appellent Hophni, EFNY, et Pin’has, FNEX, qualifiés de  » Cohanim pour Adonaï, KHNYM LYHWH ». Or Aaron et sa femme, Èlishéba’, ALYSBŒ, ont quatre fils ; le troisième, Eléazar, est le père d’un autre Pin’has, FYNEX…, cette fois avec un Yod ; celui-là s’illustrera à Baal-Pe’or BŒL FŒWR (d’où vient le nom de Belphégor, le démon séducteur), en tuant d’un seul coup de lance le couple enlacé de l’Israélite Zimri, et de la Madianite Kozbi, KÇBY. Ce zèle meurtrier vaudra à la lignée de Pin’has la promesse du sacerdoce à perpétuité. (Voir A 41 : Le geste de Pin’has + Que s’est-il passé à Pe’Or ?). Il est bien possible que ce nom, Pin’has, FNEX ou FYNEX, soit à l’origine étymologique du nom des « Phéniciens », ou « Puniques ». Leur réputation de commerçants est cohérente avec l’idée d’ »interface ».

Toujours est-il que l’enjeu du récit est la succession de ‘Eli : l’enfant Samuel va entrer au service du sanctuaire et faire progressivement fonction de Cohen, tandis que les deux fils de ‘Eli accumulent les turpitudes : « le crime de ces jeunes était très grand « à la face » de YHWH (AT-FNT YHWH, Ète Peney Adonaï) ». YHWH annonce qu’ils mourront le même jour, ce qui surviendra au chapitre 4, verset 11. Cette circonstance rappelle le mystérieux épisode de Lévitique 10, 1-2 quand les deux premiers fils d’Aaron, Nadab et Abihou, meurent brutalement, face à YHWH (LFNY YHWH, Lifnéy Adonaï). Les voies de YHWH sont impénétrables. Les deux fils foudroyés sont alors remplacés par leurs deux frères Eléazar et Itamar. Naïtre fils de Cohen est une « grâce » nécessaire pour accéder à la fonction, mais n’est pas suffisante ; encore faut-il s’en montrer digne. Samuel, fils de ‘Hannah, est « touché par la grâce ».

La bénédiction sacerdotale

Aujourd’hui les Cohanim, descendants d’Aaron, ne reçoivent plus de sacrifices. Mais ils ont gardé le privilège héréditaire, de génération en génération, de bénir l’assistance, à chaque office de Shabbat ou de fête, selon les termes de l’antique « bénédiction sacerdotale », instituée par Moïse lui-même en Nombres 6, 24-26 :
Et l’Eternel parla à Moïse, disant:
Parle à Aaron et à ses fils, disant: Vous bénirez ainsi les fils d’Israël, en leur disant
Que YHWH te bénisse et te garde ;
Qu’Il fasse luire sa face (FNYW,
Panayv) vers toi, et te fasse grâce (WYENK, Viy’Hounèka) ;
Que YHWH lève sa face (FNYW,
Panayv) vers toi, et mette en toi la paix.

Même au fidèle qui ne comprend pas l’hébreu, la bénédiction sacerdotale procure une émotion profonde. Le Cohen, le visage enfoui dans son châle de prière, écarte les bras et tend ses mains vers l’assemblée, ses paumes tendues vers l’extérieur ; il entonne crescendo la bénédiction, aux trois phrases successives de trois, cinq et sept mots, de quinze, vingt et vingt-cinq lettres, couronnés par le mot « Shalom », SLWM, « paix » (Voir A 42 : Trois cinq sept). Il y a une forte présomption que cette bénédiction ait été déjà pratiquée à l’époque du Premier Temple, celui de Salomon. On a en effet trouvé une amulette d’argent datant de cette époque portant un texte qui contient le mot YHWH en paléo-hébreu, et qui semble être celui de la bénédiction sacerdotale. Mais il y a une autre preuve de l’impression – c’est le cas de le dire – que cette bénédiction a laissée, siècle après siècle, sur des générations de fidèles et de pélerins : la tradition chrétienne dite du « voile de Véronique », thême de la sixième station du « chemin de Croix ».

Rarissimes sont ceux qui savent que ce nom, Véronique, vient de l’hébreu WYENK, Viy’Hounèka, « qu’Il te fasse grâce », mot central de la bénédiction sacerdotale. Les auteurs qui le professent sont d’ailleurs en butte, comme Bernard Dubourg, à une incompréhension générale. L’un d’eux est René Guyon, qui tient le site méridional « Garrigues & sentiers« . Voila ce qu’il écrit, en date du 29 janvier 2006, sous le titre « La grâce de Véronique » :

<< On dit que la "véronique" est la passe la plus gracieuse qu’un torero peut faire avec sa cape, car il semble alors essuyer doucement le visage du taureau. Mais c’est Véronique – à quelques jours de sa fête le 4 février - qu’on évoquera ici : la femme qui osa sortir de la foule pour s’approcher de Jésus portant sa croix et essuyer son visage, dont la marque resta imprimée sur le linge, faisant de Véronique la sainte patronne des photographes… Véronique dont on ne trouve aucune trace dans les évangiles, mais seulement sur les chemins de croix de nos églises. Certains savants très savants ont vu dans son nom "vera icôn« , la vraie icône (mélange gréco-latin surprenant !)… Mais en fréquentant le Premier Testament on peut avoir une révélation, un jour, en écoutant la triple bénédiction que Dieu lui-même a enseignée à Moïse et lui a commandé de faire dire par Aaron et ses fils, pour que de siècle en siècle ils bénissent les fils d’Israël en leur disant (Nb 6,24-26) :

Yavarérera adonaï vayishemeréra
Ya’er adonaï panayv éleyra virounêka
Yisa’ adonaï panayv éleyra vayassem lera shalom

c’est-à-dire :
Que le Seigneur te bénisse et te garde !
Que le Seigneur illumine son visage pour toi et te fasse grâce !
Que le Seigneur élève son visage vers toi et dépose en toi la paix !

(…) Virounêka est une forme du verbe « ranan« , « faire grâce ».
et – comme par hasard – les phrases qui entourent ce mot – grâce – sont une prière pour que le Seigneur illumine le visage du croyant et élève le Sien vers lui pour y déposer la paix. >>

René Guyon transcrit ici le Het hébreu par un R, ce qui fait hurler les linguistes, mais explique le passage de Vi’hounèka à Véronique. Précisément, Marie Vidal, auteure d’un livre intitulé précisément « Jésus et Virounèka » (Romillat, 2000), écrit p.146-148 :

<< Ces quinze mots ont pour centre le dernier mot de la deuxième phrase. (... Le huitième mot "Qu'il te fasse grâce"), construit avec le verbe "faire grâce", hanan, de la racine hèn, « grâce », avec un h guttural. Selon la prononciation, le h sera souvent allégé, il disparaît dans Anne, Jean, mais se montre, muet, dans Jehanne, Johan, johannique. Fréquemment aussi ce h sera fortement prononcé, comme un r ou comme la jota espagnole ou le ch allemand >>.

« Anne, Jean », bon Dieu, mais c’est bien sûr ! ‘Hannah, ENH, ‘Hanan, ENN, Yo’hanan, YWENN, sont devenus, dans le monde sémitique, des prénoms très fréquents, témoignant de l’émotion universellement partagée par les parents devant cette grâce, ce miracle, qu’est la naissance d’un enfant. Mais pour qu’ils restent, avec leurs variantes linguistiques et leurs composés, des prénoms extrêmement fréquents dans le monde contemporain, il fallut le relais des Évangiles, canoniques ou non, de Marie « pleine de grâce », de sa mère Sainte-Anne, de Jean le Baptiste, et d’autres Saint-Jean.

Quant à Véronique, il faut l’associer à son doublet grec, Bérénice, nom portée par la princesse juive aimée de Titus, héroïne de Racine ; on peut soupçonner les Juifs du monde grec (hellénistique, plus précisément) d’avoir précisément adopté ce prénom parce qu’il faisait jeu de mots entre une étymologie grecque (« Qui apporte la Victoire ») et une exclamation hébraïque (« Qu’Il te fasse grâce ») aussi courante que les « Gracias » et « Merci » (déformation de Miséricorde) du monde latin.

Le cantique de ‘Hannah

Revenons aux Cohanim. La seule institution pérenne créée par la Torah est celle du « prêtre oint », HKN MMSYE, HaCohen HaMashya’h (Lévitique 4, 3, 5 et 16 ; 6, 15), d’abord réservée à Aaron et à ses quatre fils. En Exode 28, l’ »huile de l’onction sainte » (SMN MSET-QDS, Shemène Mish’hat-Qodèsh) est mentionnée au verset 41, puis sa composition décrite en Exode 30, 25. Sans avoir été oint lui-même, Samuel, qui reçoit directement les ordres de YHWH, sera celui qui sacrera les deux premiers rois d’Israël, Saül avec une fiole d’huile, puis David avec une « corne d’huile » (Voir A 33 : L’onction du Grand-Prêtre, L’huile d’onction). D’ailleurs, si on sait que Saül est fils de Kish, QYS, et David fils de Jessé YSY, Ishaï,, les mères de ces rois ne sont pas nommées : tout se passe comme si ‘Hannah était leur mère, par Samuel interposé : ils reçoivent la grâce de l’onction.

En attendant, YHWH « visite  » (FQD, paqad) ‘Hannah’ pour lui donner d’autres enfants en remplacement de Samuel, voué au service divin (2, 20-21). Quant à ‘Hannah, elle exalte YHWH dans un cantique (1Samuel 2, 1-10) qui mériterait, comme celui de Myriam et ses tambourins (Exode 15, 1-21 voir 19. Le Salut et le Sauveur), comme celui de Déborah, qui célébre les tribus d’Israël en Juges 5, comme les Psaumes de David, d’être non seulement lu mais chanté en hébreu. Entonnés par des générations de fidèles, ces hymnes populaires ont été affadis par leurs traductions, et par les liturgies successives des synagogues, des temples et des églises. La conservation de quelques souvenirs des expressions hébraïques originales, comme le célèbre HLLW YH, Hallelou Yah, « Louons Dieu », qui ouvre huit psaumes (111-113, 135, 147-150), témoigne de leur force et de l’enthousiasme qu’ils suscitaient à Jérusalem.

Hannah chante (6-8) : YHWH fait mourir et fait vivre, fait descendre au Sheol et en fait remonter. YHWH appauvrit et enrichit, abaisse et relève. Il tire de la poussière l’indigent, du fumier il relève le nécessiteux Le verset 5 contient une allitération que la traduction rend obscure : « Les rassasiés (SBŒYM, Sevé’im) se sont salariés pour du pain; les affamés ont cessé de l’être; même la femme stérile enfante sept fois (SBŒH, Chive’ah), et celle qui avait beaucoup de fils dépérit. La louange de ‘Hannah est celle de la femme stérile dont le désir de maternité est exaucé, mais aussi celle de la mère qui rêve ou s’émerveille du destin de son fils. Myriam, au début du cantique de la Mer, avait entonné : «  Je chanterai à YHWH, (…) Il est pour moi le Salut (WYHY-LY LYSWŒH, Vayehi-Ly LiYeshou’a) » (Exode 15, 1-2). ‘Hannah, au début du sien, proclame : « Haute est ma corne en YHWH (RMH QRNY BYHWH, Ramah Qareni BaAdonaï)(…) Car je me réjouis en ton Salut (KY SMETY BYSWŒTK, Ki Sama’heti BiYoshou’atekha) ». Voila la corne associée de nouveau au Salut (cf 18. Les cornes de Moïse). Quand la corne revient au dernier verset du cantique, elle est celle de l’Oint : « YHWH juge les extrémités de la terre; il donne la victoire à son roi, et relève la corne de son oint (WYRM QRN MSYEW, VeYarém Qèrène Meshiy’ho) ». Chouraqui traduit : « la corne de son messie« . Qui aujourd’hui comprend quelque chose à cet hymne maternel à la Corne, au Salut et au Messie ?

Selon une tradition attestée depuis le neuvième siècle, la « Sainte-Ampoule » contenant l’huile, le « Saint-Chrême », dont on se servait pour sacrer les « par la grâce de Dieu rois de France », a été apportée à Reims par un Ange sous la figure d’une colombe, et a servi au baptême de Clovis, l’an 496. Depuis cette huile est réservée à cet usage, comme celle ayant servi à oindre David et Salomon (Cf A 43 « De droit divin« ). Charles X, en 1825, fut le dernier roi à être ainsi sacré. Le baume du sacre est toujours conservé à l’archevêché de Reims. Pourquoi la France, « fille aînée de l’Église », a-t-elle perdu le souvenir de ‘Hannah, la Grâce, mère de Samuel, qui chantait en hébreu Jésus, Yeshu’a, et le Messie, Mashya’h ?

(1) Selon Marc-Alain Ouaknin, le nom de Carthage lui-même est apparenté à Qyriat ‘Hadash, QRYT EDS, Ville nouvelle.
(2) De plus, en hébreu carré, le Noun N ressemble beaucoup au Vav, W


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